lundi 21 avril 2014

Une bonne étoile contre La Faucheuse.



Sentier des Causses du Quercy.

La bonne humeur est dans nos bagages, le soleil au dessus de nos têtes. A peine partis, Nanouk se roule à la pause avec la selle de Clio sur le dos, ce qui lui vaut un étrier cassé. Elle le prend plutôt à la légère, et nous nous mettons en quête d'une sellerie. Coup de chance, le lendemain nous passerons chez un artisan à Labastide-du-Vert. C'est avec grande surprise que nous atterrissons chez le fameux fabricant de selles de randonnée Jean-Marie Soliveres, alias JMS. L'accueil est très chaleureux et naturel. Cet homme de cheval ne peut s'empêcher de jeter un coup d'oeil averti à notre matériel. Nous échangeons idées, doutes, expériences... il nous rassure plus ou moins à propos des poils qui s'usent parfois sous les tapis ou les colliers de chasse. Lui même part en voyage trois mois d'affilés tous les ans, et même avec son propre matos taillé sur mesure pour ses deux chevaux, il rencontre ce problème. C'est la différence entre utilisation ponctuelle et quotidienne, qui plus est, sur du long terme. A surveiller constamment, la nature n'avait pas prévu de faire porter tout ce barda aux chevaux. Nous avons l'honneur de visiter son atelier tout en bavardant. Les anecdotes de voyageurs du même acabit sont toujours passionnantes, aussi les chevaux attachés devant la boutique commencent à trouver le temps long. Nous repartons, pleins des adresses confiées par Jean-Marie. Des indications aussi, où camper ce soir à Luzech et où boire un coup,
façon western, chevaux attachées sur la place le temps d'avaler un demi et de bavarder rapidement en terrasse. Discrétion assurée ! Mais un petit plaisir que nous ne nous étions pas encore permis.

Nous arpentons maintenant les Causses du Quercy. Les collines sont sèches, caillouteuses, sillonnées de chemins blancs de "castine". Une mousse vert pâle prolifère sur les petits chênes déplumés, la végétation est rase. Les rapaces lancent des cris stridents, tourbillonnant dans les airs. Un voile nuageux donne au cadre une ambiance fantomatique. Le seul bétail à paître dans le coin sont les moutons.
Labastide-du-Vert.
Le soleil revient et promet de chauffer en cette journée du lundi 17 mars. Nous avalons une maigre polenta vers huit heures et nous mettons en route de Pasturat sur les coups de dix heures. Tout parait annoncer une belle journée, et pourtant... Nous longeons le Lot par le chemin de halage pour vite remonter sur les Causses par un petit chemin de pierrailles abrupte. Il est onze heures. Sur les hauteurs, un âne en liberté déboule d'une propriété et vient se planter nez à nez avec Vasco que je monte. Clio marche quelques mètres derrière avec ses chevaux en main. J'ai à peine le temps de dire ouf que l'âne se met à braire d'une façon tellement sonore et surprenante, oreilles en arrière tout en se cabrant. En une fraction de secondes, Vasco et Nakai font volte-face et démarrent au grand galop la longe de bât tendue entre les deux, tel un piège de décapitation, fonçant droit sur Clio et ses poneys. Il n'y a pas de place sur le chemin, à droite un muret, à gauche une clôture à moutons et une haie. Vasco n'a plus de freins, je tente de lui faire tourner la tête mais il va trop vite et nous valdinguons dans la clôture, les buissons amortissent la chute. Il tente de se relever, me retombe sur la jambe et parvient à se relever pour suivre les autres. Mais nous sommes passés de l'autre côté du grillage, nous arrivons à le rattraper à temps. Clio me lance alors : "Ils sont partis pleine balle, et avec l'âne au cul qui les pourchasse !!" Je n'en crois pas mes oreilles. Je rafistole deux trois trucs sur Vasco et l'élance sur les traces des autres. Clio est déjà à mi-chemin, toute essoufflée. Suivant son flair, Vasco m’emmène jusqu'au relais téléphonique en haut de la colline, puis tente de me faire passer par un épais taillis de buis, infranchissable pour ainsi dire. Je lui fais prendre la piste plus à droite mais celui-ci insiste pour faire demi-tour. A ce moment précis l'âne ressort des fourrés, seul. A la vue de Vasco, il se remet à braire et se lance à l'attaque. J'ai juste le temps de passer Vasco à Clio qui venait tout juste de nous rejoindre, et d'attraper la demi-portion furibonde. Heureusement il a un licol. Il tente de me mordre, de se cabrer, brait à n'en plus finir, terrorisant mon cheval que Clio peine à tenir. Elle me lance une corde et je finis par attacher la teigne.
Une fois les deux zouaves maitrisés, nous nous lançons à la recherche de nos trois fuyards. Nous nous égarons quelque peu, appelons, courrons... rien. Les chiennes ne comprennent pas ce qu'il se passe et finissent par me suivre. Je récupère mon téléphone dans mes fontes, Clio est partie de son côté et elle a le sien. Une chance, pour une fois nous avons de la batterie et du crédit. Au bout d'un certain temps, nous décidons d'appeler la gendarmerie. Si c'est bien un numéro que je n'ai jamais fait celui-là. Je ne le connais pas alors je fais le 112. Les pompiers me passent la gendarmerie, mon interlocuteur me demande "Et qu'est ce que vous voulez qu'on y fasse ?" "Ben je sais pas moi, vous prenez mon numéro, et si une patrouille voit gambader trois chevaux sans cavaliers sur une nationale ou qu'on vous le fait savoir, ben vous essayez de gérer la situation et vous m'appelez par exemple..." Toujours la même histoire avec eux, ce n'est pas pour rien qu'on ne les appelle jamais.
Les Causses sont immenses et rien ne ressemble plus à un petit chêne qu'un autre petit chêne. Le temps parait long, trop long. Ils peuvent être loin à présent, les bagages sur le dos, Nanouk doit avoir les rênes qui pendent entre les pattes. Je retourne finalement à l'endroit que m'indiquait Vasco. Impossible, après quelques épais buissons entremêlés, une roche de deux mètres à pic donne sur une pente raide de caillasses et d'arbres très serrés. Ils ne sont tout de même pas passés par là ? Je m'arrête, observe, écoute. Le stress monte. Soudain je crois entendre un bruit de feuillages en contrebas. Oui c'est ça ! Je saute et dévale dans cette direction, m'extirpant à travers les buis. C'est bien eux ! Mais quelle n'est pas la vision d'horreur lorsque je vois Nakai couché là, trempé de sueur, la tête par terre, enchevêtré dans les arbres cassés, le bât et les mallettes fixés sur le dos. Mon cœur se serre. Il parait mort ou les membres brisés. Nanouk est debout contre lui, arrêté dans cette folle glissade par son camarade tombé au sol. Non, le voici qui bouge ! Je fonce et détache tout le barda, le jette plus loin en tentant de le rassurer. Il finit par se lever, difficilement, positionne ses pattes bizarrement. Les pierres roulent sous les sabots, dévalant méchamment la pente. Plus qu'anxieux, j'effectue un rapide contrôle. Multiples contusions et saignements pour Nakai. Je déselle Nanouk, il parait indemne.
Nakai est tétanisé, de peur et d'épuisement. Depuis combien de temps lutte-t-il de la sorte ? Je lève la tête, le passage par lequel ils ont dévalé et arraché des arbres est trop raide pour y remonter. Je dégage les branches autour de Nakai et tente de le faire mouvoir. Rien à faire, il ne veut pas. Je lui parle, le caresse, le calme. Il est essoufflé. Nanouk a l'air bien, plutôt tranquille.Je les laisse tout les deux le temps qu'ils récupèrent, mais sans les attacher au cas où ils glisseraient à nouveau. Pendant ce temps, je pars à la recherche d'Oro et d'un  passage envisageable, machette à la ceinture. Beaucoup d'arbres sont morts et se rompent tout seuls, rendant plus aisé le débroussaillage. Les pierres offrent un sol instable. J'appelle Oro... rien. C'est étrange, ils ne se seraient pas séparés. Je continue de descendre en me disant que ce serait plus facile que de les faire remonter vu l'état de fatigue. Une sorte de goulet dégarni d'arbres parait comporter des traces. Le terrain est de plus en plus instable, abrupte et glissant. Les roches dégringolent et s'entrechoquent. Je m'accroche aux arbres sur les bords du couloir. J'arrive au bout, prudemment. Une énorme boule me tord le ventre, un désespoir immense m'envahit. Impossible ! Le vide assassin  d'une falaise de plus d'une centaine de mètres s'élance sous mes yeux. La roche grise et lisse menace. Je scrute en bas, allongé au bord du précipice. Je crois voir une tache beige. Je dois sûrement me faire des films, mais je n'en mène pas large. En tout cas s'il ne s'est pas arrêté à hauteur des autres...
Je remonte en m'agrippant aux arbustes, redoublant de vigilance. Près des chevaux, j'appelle Clio pour lui conter les faits. Elle s'est perdue et se retrouve justement au bord du Lot, non loin des falaises. Elle n'a qu'une trouille, celle de retrouver Oro au pied de l'une d'elle. J'appelle les pompiers, cette fois pour leur demander assistance dans les recherches, et éventuellement pour les sortir de là. M'évertuant à leur donner le maximum d'informations sur notre position plutôt floue, ils envoient une patrouille. Clio n'a de cesse d'être en contact avec eux.

La vallée du Lot et ses falaises.
Nakai semble avoir récupéré. De toute façon pas le choix, il faut sortir de là. Vu le relief, j'opte pour remonter doucement en biais vers la droite. J'abandonne les affaires et tente de faire avancer Nakai. Refus total. Moi-même j'hésite sur le bon chemin à emprunter tellement le terrain est mouvant et les branches serrées, parfois infranchissables. Finalement je fait passer son compagnon devant sur cinq mètres, puis argumente tant bien que mal auprès de Nakai. Ça y est, il prend confiance ! Allez les gars, encore cinq mètres. Et ainsi de suite. Nous nous retrouvons bientôt bloqués par la même zone de barres rocheuses qu'ils on dévalés. A cet endroit, le sol est plus terreux et plus plat. J'attache les deux compères, fait coucher les chiennes à côté et rappelle les pompiers en demandant de l'aide pour les sortir de là, des cordes, une grue, voire un hélicoptère ! Ils me répondent de me rendre sur la route pour accueillir la patrouille qui va aviser. Une fois sur place, je les conduit jusqu'aux chevaux, mais les buis m'ont encore trahis et je ne retrouve pas mon chemin. Rustine et Kali ont le bon sens de me rejoindre et de m'indiquer la bonne direction. Les trois pompiers, impuissants, demandent le renfort du GRIMP, ou Groupement de Recherche et d'Intervention en Milieu périlleux.
Maintenant que les deux chevaux sont en sécurité et que l'aide arrive, je repars dans les broussailles avec un pompier à la recherche d'Oro. On s'égare à nouveau lorsque j'aperçois une mallette tombée au sol. Il est donc passé par ici avec les autres. J'appelle, à la fois plein d'espoir et d'appréhension. Et là, enfin, il hennit comme une mobylette qui toussote de contentement. Je ne me réjouis pas trop vite, dans quel état vais-je le retrouver ? Cela fait plus de trois heures qu'il est coincé là. Je l'appelle à nouveau, plus rien. Mais enfin Rustine et Kali servent à quelque chose et me mènent à lui. Elle auraient pu faire ça plus tôt ! Le voici, debout. Le genou ensanglanté, mais debout ! Coincé entre les arbres, bancal avec une seule mallette sur le dos, il a du également se statufier de peur. J'appelle immédiatement Clio, quel soulagement ! De son côté, exténuée, elle tente de retrouver son chemin. Une dame lui a prêté son vélo afin qu'elle aille plus vite. Elle crève de soif sous le soleil ardent, et faute de mieux a bu dans le Lot ainsi que dans une flaque boueuse. Nous sommes à jeun et en hypoglycémie. Reste encore à ramener Oro avec ses copains. Je le débâte, le pompier fait l'éclaireur quelques mètres devant, choisissant et débroussaillant le chemin adéquat. Nous rassemblons les affaires éparpillées lorsque la brigade arrive à bord d'un camion 4x4, tous équipés de harnais, mousquetons et cordes. Ils parlent tout d'abord de hisser les chevaux par la barre rocheuse. Certains partent étudier un peu mieux le terrain. Ils décident finalement de défricher un chemin en lacets à la tronçonneuse. Clio qui a enfin retrouvé son chemin les aide à coups de machette et en enlevant toutes les caillasses possibles, rendant les éboulis praticables. Il ne reste que deux passages difficiles : un chemin de biquette à flanc de rocher et une marche d'un mètre sur une pente raide comme la justice.
Brigade de pompiers à notre rescousse.
Joël, le propriétaire de l'âne a été prévenu et est arrivé pour donner un coup de main, l'air plutôt embêté. Nous finissons par sortir tout le monde de là malgré un petit loupé de Nakai sur la marche qui a bien failli redévaler la pente, arrêté le cul dans les arbres, un pompier et moi le tirant par la longe. Les chevaux, capables de remonter tout ça n'ont pas l'air d'avoir de graves séquelles. Une vétérinaire est en route pour les ausculter. Nous remercions grandement les pompiers de Cahors et de Cabrerets. Lorsque nous demandons combien cela va nous coûter, le capitaine nous répond que les interventions des pompiers sont un service public gratuit, et il espère bien que cela le restera. C'est bien, il n'y a pas que les riches qui ont le droit d'être sauvés. Il est seize heure lorsque toute cette histoire se termine.

Audrey, la vétérinaire, ne pense déceler aucune fracture. Nakai a cependant les tendons des deux membres gauches gonflés et beaucoup d'éraflures. Vasco s'est ouvert les gencives dans la chute. Nanouk lui, s'en sort indemne. Par contre Oro a une vilaine plaie de cinq centimètres de diamètre sur le genou gauche. Profonde d'un bon centimètre, elle ressemble plus à une brulure. Il a du glisser le genou sur une roche. Un endroit terrible pour une bonne cicatrisation car zone de flexion, et l'on ne peut pas recoudre puisqu'il n'y a plus de peau. La vétérinaire prescrit au bas mot un mois de convalescence. Quelle poisse, tout ça à cause d'un âne, demi-portion en plus ! Mais nous avons de la chance dans notre malheur, tout cela aurait pu être beaucoup plus grave et nous aurions pu perdre un de nos frères à quatre pattes. Lorsque nous retournerons plus tard sur les lieux de l'accident récupérer des affaires, nous avons aperçu un peu en dessous des endroits où nous avons retrouvé les chevaux bloqués, deux énormes grottes à ciel ouvert, deux fosses en guise de piège naturel. Il était vraiment temps que la glissade s'arrête. Pour ma part, une étrange douleur se fait sentir dans le mollet en refroidissant une fois l'action terminée, jusqu'à ne presque plus pouvoir arquer. Le verdict ne mettra pas beaucoup de temps à tomber : déchirure musculaire, soit un mois au même régime que les chevaux.
Convalescence d'Oro.
Pendant ce temps, Joël a ramené à boire et à manger, pour nous ainsi que pour les chevaux. Il a récupéré son âne, Filou le bien nommé. En se débattant, il avait cassé son licol qui ne tenait plus qu'à une lanière. Il n'aurait plus manqué qu'il se jette sur Vasco attaché non loin pour finir son œuvre machiavélique. Filou n'est pas castré du haut de ses deux ans et demi, d'où son humeur massacrante. L'année dernière, il avait déjà agressé deux jeunes filles qui randonnaient avec leur ânesse sur ce sentier GR. Il a donc rendez-vous en fin de semaine avec Audrey pour lui ôter son audace hormonale. Une pierre deux coups avec la contre-visite pour notre équipe. Joël n'a ni les moyens, ni d'assurance pour nous dédommager les quatre cent euros de frais vétérinaires. Mais il aurait été de toute façon impossible de dédommager la perte d'un équipier. Aussi nous a-t-il proposé de s'installer chez lui le temps de la guérison générale. L'entraide, pour un voyageur sans nul endroit où aller, vaut plus que n'importe quel dédommagement financier. Un pré et du foin pour les poneys, un mobile-home pour nous. On s’aperçoit vite que malgré cette mésaventure, c'est une sacré rencontre que nous faisons là, car c'est un personnage que ce Joël ! Barbu poivre sel, tout juste la cinquantaine, bonnet de laine ou autre couvre chef sur sa tête souriante et rondouillarde, les yeux rieurs il arbore son "brise-nouilles" où il manque quelques dents à chaque éclat de rire qui ponctue son franc-parler et ses expressions décoiffantes. Il quitte rarement sa salopette bleu de travail qui cache son ventre gourmand, et la classe du chineur, c'est quand il déambule en ville ou en soirée les charentaises aux pieds. Habitant isolé sur sa montagne, il vit de récup', de système D, de son poulailler et de son potager. Il est toujours là pour son entourage qui le lui rend bien en lui témoignant une grande amitié. Un bourlingueur avec qui nous avons aussitôt des atomes crochus. Bon vivant qui plus est, grâce à qui nous allons repartir avec une légère surcharge pondérale. Notre principale occupation lors de cette convalescence est d'expérimenter de nouvelles recettes tous ensemble. Comme il aime à le dire après le repas avec son humour décapant habituel, "Et bien, le ventre ne va pas encore nous faire de plis !" La petite figue en digestif est de rigueur, et il peut nous faire confiance pour que ce soit "encore une que les boches n'auront pas !" Filou lui, enfermé dans un boxe construit à la hâte, n'a qu'à manger des carottes pour digérer son ablation, il parait que ça rend aimable et fait oublier la testostérone.

Joël, Filou et ses roustons.


Capter les rayons du soleil en famille.
Cela fait un mois à présent que nous sommes immobilisés à Pétral, non loin de Saint-Géry. La plaie d'Oro est presque entièrement cicatrisée, reste une petite croûte. Le temps et les soins on fait leur œuvre
. Clio et Nanouk en ont profité pour apprendre des numéros de cirque, ce dernier est d'ailleurs très coopérant. Nous avons pris notre mal en patience et espérons reprendre la route d'ici quelques jours. Le printemps fait resplendir la nature autour de nous. Les fleurs, les bourgeons, maintenant les feuilles. Les Causses s'illuminent d'un vert éclatant sous un soleil qui chauffe déjà le mercure jusqu'à vingt-huit degrés l'après-midi. Au crépuscule, les grillons se mettent à chanter et les chevreuils poussent leurs cris rauques, sortant des bois pour goûter à l'herbe reluisante des combes. Cette dynamique nous appelle. La sellerie est réparée, les chevaux ferrés à neuf. Il ne nous manque plus que la certitude d'un rétablissement complet de notre fjord.



Clio et Nanouk font leur cirque.

mercredi 12 mars 2014

Photo de famille.


Un rendez-vous avec les amis, c'est une cure de vitamines pour repartir encore plus vaillants, des sourires plein la tête et du courage plein les poches. Le printemps et son soleil tant attendu débarquent dans le Lot-et-Garonne. Nous espérons bien faire la route en sa compagnie vers les Alpes-maritimes, frémissons d'excitation de reprendre la route et l'aventure. Oro et Rustine sont tous les deux remis sur pattes. Les chevaux grossissent rien qu'en regardant l'herbe pousser. Hasta nuevo pasto, siempre !

vendredi 7 mars 2014

Hibernation et renouveau.

Voyage au cœur de la citadelle de Biron.
Chacun se vantait prédire un hiver froid et sec, le plus rude depuis cent ans. C'est finalement sous les eaux que fut plongé l'hexagone tout entier. Nous avons été bien inspirés de faire une pause hivernale de deux mois. Par l'intermédiaire de sa très bonne amie Mathilde, Marie a eu la gentillesse de nous sous-louer sa maison tandis qu'elle profitait du soleil néo-zélandais. Destination plutôt réfléchie lorsque l'on voit les trombes d'eau s'abattre sur le charmant hameau de Chazarie. Une vie de sédentaire, coupée de tout avec pour seul moyen de locomotion nos canassons., dans une maison heureusement rustique, bien de "campo". Elle aurait pu être ennuyeuse s'il n'y avait pas eu les copains à passer et d'agréables rencontres plus ou moins atypiques. Les enfants de Peter et Ilde sont l'âme du village. Ils viennent frapper aux portes pour tisser leur toile de vie entre les voisins. Et leur mère de les chercher : "Jane, Joran, Sander, qu'est-ce que vous faites là ? On va manger, dépêchez-vous !" Ces derniers trépignent pour rester encore un peu avec les poneys.
Home, sweet hot home.
Nos gros auraient été aux petits soins grâce au foin procuré par Édouard et un pré loué par Christophe. Malheureusement, le terrain argileux est vite devenu un bourbier, provoquant l'apparition d'une gale de boue sur les membres. Ce petit problème disparaitra en même temps que la reprise de notre nomadisme, nature première des chevaux qui ne seraient pas restés d'eux mêmes dans ces conditions.
Nous profitons de faire quelques soirées avec nos anciens et nouveaux amis périgourdins, des rares éclaircies pour faire des balades à cheval plus rythmées que l'ordinaire du voyage. En allant faire quelques courses au bar-épicerie de Segonzac, nous tombons sur un sacré numéro : Chris le breton. Descendu du Finistère avec ses chiens attelés à un traineau à roulettes de sa confection pour finalement atterrir et s'installer dans la région. On ne peut que trinquer à l'aventure. Par son biais, une drôle de nénette vient toquer chez nous. Marieke, qui a vécu son enfance en roulotte avec ses parents, est venue faire plus ample connaissance. Sellière de formation, pareuse à ses heures, c'est avec cette passionnée de chevaux que nous passons beaucoup de temps à échanger sur le sujet.
Mais vient le temps où l'appel de la route devient trop fort et nous décidons de remettre notre tribu en marche vers le sud. Les au-revoir avec Marilyn, Yo et Manolo ne sont pas définitifs, nous les reverrons dans deux semaines à Fumel chez Fafa et Céline. Nouveau départ donc ce samedi 22 février. Les grues cendrées ont entamées leur migration printanière, faisant résonner leurs cris de trompettes au dessus de nos têtes, formation en V. Cela nous laisse présager une hausse des températures. "Et oui, il n'y a plus de saisons ma bonne dame !" Restons optimistes malgré ce petit crachin qui va bien finir par nous humidifier jusqu'au slip. Nous faisons également confiance à nos nouveaux duvets pour des  nuits plus douces... la plume il n'y a que ça de vrai !


Nos voisins chazariens.
Première étape chez Pascal Aviles à Grignols. Ce menuisier féru d'équitation d'extérieur et d'attelage, président de l'association des cavaliers randonneurs du Périgord, s'est mis en tête de fabriquer trois roulottes. Tout  est calculé pour allier résistance et légèreté, soit un poids maximum de sept-cent kilos, sachant qu'en théorie un cheval peut tirer jusqu'à une fois et demi son poids. Il espère proposer des randonnées à la semaine en roulotte, et qui sait, peut-être un jour réaliser son rêve de voyage au long cours.
Le deuxième soir, nous nous perdons dans la cambrousse. Les chevaux savent maintenant pâturer à la longue corde, et après leur champs hivernal boueux, ils savourent l'herbe verdoyante et les sols porteurs, se roulent avec satisfaction pour marquer la débauche. Marieke ne nous abandonne pas pour autant et vient partager avec ses parents Saskia et Rob un délicieux repas au coin du feu. Âmes de voyageurs humanistes avec qui il est bon de passer du temps. Avis qui n'a pas l'air partagé par Nakai et Vasco. Deux chevaux attachés et deux autres en liberté tracés au son des clochettes n'est pas incompatible avec une petite escapade. Nous apprenons à nos dépends que lorsqu'on entend plus les cloches retentir, il est trop tard. Nous leur courrons après en guise de promenade digestive.

A Pressignac-Vicq, nous découvrons une petite communauté qui s'attèle au cirque et spectacle équestre : les Magic Rock Circus. Mais eux aussi ont eu du flair et ont fui le temps maussade. La plupart sont en voyage au soleil. L'activité ne reprendra qu'au printemps. Momo, resté seul gardien des lieux, nous fait la visite. Conquis par le principe de ce lieu de vie, nous espérons bien revenir leur rendre visite à notre retour.


Repos fraternel.
Rustine boite depuis trois jours. C'est une conséquence d'une petite fracture de jeunesse qui se manifeste de temps en temps. Pourtant cette fois-ci au lieu de passer dans la journée, son état général se dégrade. On ne l'avait encore jamais vu être derrière et avancer de mauvaise grâce. Le soir venu, elle tremble de tout son corps, refuse ses croquettes, sa peau est trop blanche. Autre inquiétude, Oro qui boitillait également de se que l'on pensait être la gêne d'une crevasse de gale de boue, traîne de plus en plus la patte. En sondant le sabot et en déferrant, nous découvrons un abcès dû à un clous de ferrage planté à gras. Je creuse la sole, vide l'abcès et le désinfecte. Première et je l'espère dernière fois, il me faudra à l'avenir redoubler de vigilance au ferrage. Nous nous voyons obligés le lendemain de pousser encore cinq kilomètres pour parvenir chez un vétérinaire, acheter un antiseptique pour Oro et faire des analyses pour Rustine. Elle se révèle anémiée au frottis sanguin. Malgré le collier anti-tiques, elle a contracté la piroplasmose. L'absence de froid n'a pas endormi les parasites et les tiques pullulent. Moral d'acier et courageuse, elle trottinait et gardait le campement sans ses globules rouges. Les symptômes ont été pris à temps, et après une injection, Fafa est venu la chercher afin qu'elle se retape au coin du poêle à bois le temps de notre arrivée. A Beaumont-du-Périgord, c'est repos obligatoire pour Oro, à l’abri du lavoir municipal, nous soignons l'abcès entre deux averses.
Château de Montclard, à vendre...
Le soleil nous accompagne enfin pour partir à la découverte de la campagne du sud Périgord. Nous déambulons la tête légère à travers la vieille et magnifique cité de Monpazier, les seize sabots battant le pavé et résonnant contre les murailles sous les yeux interloqués des badauds. Nous prenons le temps de discuter, et lorsque nous décidons de repartir, c'est une autre pause café qui nous attend à la sortie du village. Nadine et Alain, adeptes de la randonnée à cheval ont grand plaisir à discuter sur ce thème. Les chevaux apprécient ce genre de pauses répétées et en profitent pour se remplir la panse. Les jours rallongent ce qui permet de les faire brouter davantage sur les bas-côtés et clairières. Les petits chemins de forêt pierreux quoique encore boueux prennent une autre dimension même si les arbres restent franchement déplumés. Le soleil fait rayonner la nature et les esprits. Les oiseaux chantent, quelques bourgeons apparaissent, jonquilles, violettes et prunus en fleurs égayent déjà la région par leurs couleurs.
La citadelle de Biron dresse son imposant château, un village resté authentique, presque un retour dans le temps à cheval une fois passé la porte fortifiée. De quoi mettre les architectes de l'époque sur un piédestal et bannir les horreurs contemporaines du construire vite et pas cher qui tomberons rapidement en désuétude, tout comme celles des années cinquante pourtant innovantes à l'époque. A se demander s'il nous reste le savoir-faire pour bâtir des ouvrages qui seraient capables de traverser les siècles  avec autant d'audace ? La pierre garde le secret des âges, comme à Lacapelle-Biron ou encore à Bonaguil.
Un peu avant Lacapelle, autre arrêt forcé, celui anticipé de fin de journée. Ju, Isa et leur petite Line nous attendaient de pied ferme, une pancarte plantée sur le GR qui jouxte leur maison. Ce sont des amis de Fafa et Céline qui ont baroudé en solex jusqu'en Espagne, ou encore avec un âne bâté au Maroc, expériences autant originales qu'enrichissantes. Passionnés par les chevaux, l'élevage et le maraichage dits "alternatifs", c'est à dire tout simplement écologiques ou naturels. Ils souhaitent aujourd'hui créer une ferme où ils vivraient de leur production ainsi qu'en totale autarcie alimentaire. Se suffire à soi-même dans un monde où les besoins superflus sont rois. Combien d'animaux sont-ils élevés, tués, mis en barquettes pour finir broyés dans les poubelles des supermarchés, arrosés d'eau de javel ? Préférer jeter que donner, tout en faisant fi de toute cette énergie dépensée. Tout simplement écœurant.


Silien, la jeune pousse.
Dernière étape sous la pluie et même sous la grêle. Kali ne sait plus où se mettre et jalouse cette collabo de Rustine qui se prélasse au chaud à Fumel. Sa tête de chien penaud martelée par les giboulées a au moins le mérite de nous faire rire et de nous faire oublier les conditions climatiques. Nous retrouvons rapidement le réconfort chez Fafa et Céline, accueillis par les sourires du petit Silien. Un bon apéro, une bonne entrecôte et un bon lit marquent l'ouverture d'une semaine de repos et de festivités avec les copains. Les poneys eux, ne cessent de jouer, de se mordiller, de se cabrer, galopent comme des fous, profitent des rayons de soleil pour faire la sieste. Ils sont devenus très complices. Cette belle cohésion de groupe offre de jolis spectacles et montre que le moral des troupes est au plus haut.



Sieste rock steady.


lundi 23 décembre 2013

Les chemins de l'Ouest.

File indienne éclairée des couleurs du soir.
La caravane part, les chiens suivent.

Le soleil a du mal a se frayer une place entre les épais nuages gris. Le vent souffle, les feuilles jaunies dégringolent des arbres. Ça sent l'automne. Je crois qu'on s'est encore trompé dans la saison. A croire que c'est à notre habitude de tout faire à l'envers. Nous allons cheminer plein sud, toujours dans l'espoir d'un temps plus clément, mais sans jamais pouvoir aller plus vite que la musique.
Le tonton Paulo, Daphnée et Ben sont là pour le dernier au revoir en ce lundi 21 octobre 2013. Nous saluons les amis et franchissons le panneau Guilliers sur les coups de quinze heures. Il fera nuit à dix-neuf heures mais il faut bien se décider à partir à un moment ou un autre. C'est étrange comme sensation de partir de ce village à cheval. On a pas l'impression de s'en aller pour de bon, mais plutôt de commencer une petite randonnée. Tous les chemins alentours nous sont familiers, et pourtant nous ne pensons pas revenir les fouler avant deux bonnes années.
Sur la piste cyclable de Ploërmel nous nous faisons prendre en embuscade par les Fourniers et les Brandehos, des petits plaisantins qui ont trafiqué un panneau kilométrique du Caucase. Clio a drôlement le cafard de quitter nos assaillants sortis tout droit des fourrés. Peu à peu on prend conscience du grand départ même si on sait qu'on ne se débarrassera pas si facilement des Brandehos ! La première étape se fait chez Chloé et Yo à côté de la Chapelle-Caro. Charlotte et JC sont au rendez-vous pour l'apéro. Au moins on ne se dépayse pas trop vite...
Adieux guillierois.

Lorsque nous devons emprunter un peu de bitume sous les averses bretonnes, on s'aperçois vite que la machine a remplacé l'animal depuis bien longtemps. Automobilistes, conducteurs de camions et même paysans à bord de tracteurs ont oubliés que les animaux peuvent être apeurés et imprévisibles. Ils nous frôlent sans même ralentir d'un yota, faisant fi de nos signes de ralentir. Nakaï et Vasco ont encore la peur au ventre à la vue des gros engins. Ils s’affolent et trottent en crabe au travers de la route sans que cela indispose le moins du monde les chauffards.
La famille Gauchet.

Prochain objectif, la famille Gauchet à Carentoir qui font partie avec Marianne de nos mentors de la randonnée à cheval. Le temps passé en leur compagnie n'est toujours que du bonheur. Délicieux repas arrosés de bonne humeur, cueillette et pressage de pommes, balades équestres, pêche à la main dans la rivière. Nous profitons également de cet arrêt et de la proximité d'Anne, sellière drôlement compréhensive et patiente à notre égard, pour quelques améliorations des tapis et mallettes.

Rodage et escapades.

Calins d'un matin.
Nous repartons sous le soleil pleins de motivation, d'autant plus que ce soir Fanfan débarque pour discuter quelques heures. C'est le calme avant la tempête. Dans la nuit, les glands dégringolent des chênes en mitraillant bruyamment notre tente qui se couche sous l'effet des rafales de vent. Pourvu qu'une branche ne nous tombe pas sur le coin de nez. Pour couronner le tout, les chevaux cassent leur paddock au petit matin. Je me disais aussi que c'était étonnant de pouvoir contenir d'aussi gros animaux avec seulement un petit fil de rien du tout. Ce ne sera pas la dernière fois qu'ils se font la belle. Pour cela nous avons mis en place une opération stratégique. Nous leur donnons leur ration de céréales tôt le matin, ce qui permet en cas d'évasion de les rappeler plus facilement en imitant le cri de l'avoine. Cela marche tellement bien que notre tente est sérieusement observée par nos équidés dès que le réveil sonne. S'ils sont dans le même pré, ils nous encerclent et viennent gratter avec leurs grosses babines sur la toile, soulèvent la bâche des affaires pour accéder aux musettes, nous obligeant par leur insistance à quitter au plus vite la chaleur bienfaisante du sac de couchage. Rustine, qui a peur pour ses croquettes, les enguirlande du mieux qu'elle peut. A nous de ne pas traîner si l'on ne veut pas les voir repartir.
Dessines-moi un cheval voyageur...
Nous rôdons notre équipe peu à peu. Les étapes sont courtes, entre dix et quinze kilomètres, avec des pauses régulières, tout au pas. Vasco souffle encore dans les côtes. Le petit jeune de l'équipe n'a pas encore trop de physique et reste du gras à perdre. Comme môsieur a son petit caractère et a décidé de mettre une rouste à Nakaï pour prendre le commandement de la troupe lors de son arrivée, un coup de sabot mal placé lors d'une rixe l'avait condamné à la convalescence durant trois semaines, l'excluant de l'entrainement. Le pliage du campement et la préparation des chevaux nous prend du temps. Sur la route il y a toujours du matériel à réajuster. C'est sans compter le célèbre crachin breton qui prend souvent des allures plus torrentielles. Vasco a d'ailleurs attrapé un coup de froid après une tempête, heureusement température et essoufflement n'ont pas duré longtemps. Quelques jours plus tard, c'est Nanouk qui fait un début de colique. Le matin, ce bougre ne tenait pas en place à l'attache et a grignoté l'écorce d'un acacia, toxique pour les équidés. Le côté goûte à tout a de bons et de mauvais côtés pour un petit cheval voyageur. Nous nous méfions par la suite de toute plante paraissant louche, confondant de jeunes pousses de frênes avec l’acacia, vérifiant chaque carotte sauvage, hésitant devant le verger que nous prêtent de bon cœur Jean-Paul et Josette.
Invitation au café chez Jean-Paul et Josette.
Malgré ces deux petits coups de mou, le baromètre du groupe est au beau fixe, à tel point qu'on les entend galoper la nuit à côté de la tente lorsque nous sommes dans des prairies clôturées. Ils jouent sans cesse pendant les journées de repos, balançant des coups de culs dans tous les sens. L'homogénéité du groupe est en train de se faire, chacun trouve sa place. Oro qui a passé cinq années tout seul refuse se s'éloigner à plus quelques mètres de Nanouk. Les Brandehos aussi ont l'instinct grégaire. Nous ne sommes encore que dans le Pays Nantais qu'ils prennent déjà des vacances pour nous rendre visite !

Un p'tit bout d'Loire.

On y était !
Nous laissons le canal de Nantes à Brest derrière nous, ses écluses, ses pommes et ses châtaignes glanées le long du halage... la pluie elle nous suit toujours. Je crois que nous n'avons pas encore plié la tente sèche une seule fois, elle commence à sentir le moisi. Mais il reste une lueur d'espoir, la légende du sud Loire, cet obstacle topographique nous fait miroiter un temps plus sec. Chez Cédric au bord du dernier fleuve sauvage d'Europe, nous sommes invités à boire l'apéro. Élagueur et passionné de chevaux au tempérament calme, il a allié les deux pour se mettre à faire du débardage avec sa jument de trait. Il nous dit que de nombreux passionnés essayent de réintégrer le cheval de travail dans notre société, autant dans le ramassage scolaire, que dans les vignes, ou le bûcheronnage en forêt et en ville. En repartant de chez lui, nous longeons la ligne TGV en nous disant que le progrès va plus vite que la mode rétro. Deux trains lancés à pleine vitesse toutes les dix minutes à moins de cinq mètres de nous, la rive abrupte de la Loire de l'autre côté, il y a de quoi impressionner ces poneys qui partent découvrir le monde. Délaissant la piste au profit de l'asphalte nous faisons un grand détour.
Un fer tordu plus un ferrage complet et la visite de nos amis Yann et Lorraine plus tard, nous nous apprêtons à traverser la jungle urbaine. La rive du bord de Loire et son sentier ont été emportés par les flots. Deux options s'offrent à nous. Traverser Ancenis par le centre ou dévier par la rocade et ses semi-remorques tonitruants. Entre-deux ce sont les marais. Plouf-plouf, un, deux, trois... par le centre ! Le ciel est complètement percé et détrempe notre caravane. Battant le pavé en plein marché sous les yeux ébahis des badauds nous nous sentons comme des indiens dans la ville. Un chien ouvre la marche et l'autre la ferme, et voici que Nanouk a peur des parapluies. Chacun son truc, Nakaï et Vasco se sont les semi-remorques, et Oro se sont les vaches. Une chance, pas de ruminants à l'horizon sinon ce serait la débandade ! Par contre à la sortie de la ville s'étend la zone industrielle. Nous finissons par sortir de nos gonds, on mangerait facilement un chauffeur de camion. Arrivés au nord des marais tout le monde reprend son souffle. La petite touche sadique du moment, Vasco vient de déferrer le postérieur de Nakaï dans l'agitation. 


Le réconfort de la traversée d'Ancenis.

Passage de l'autre côté...
Juste au moment ou je m'évertue à remettre le fer sous les dernières gouttes d'une averse, un voisin débarque pour nous demander si nous avons besoin de quelque chose. On dirait que notre bonne étoile se réveille. S'ensuit une invitation à boire le café, une place pour les chevaux, l'observatoire ornithologique prêté par la mairie pour nous servir d'abri, une douche chaude, un délicieux repas, et par dessus tout, une excellente soirée, chaleureuse et revigorante avec nos hôtes Gérald, Valérie et leur petit Alexis ! Je crois que c'est le propre des voyages, le bon efface le mauvais, c'est cela qui redonne de la force et permet de rebondir.. Nous repartons avec des étoiles plein la tête, le cœur gonflé d'optimisme. On en avait bien besoin !
A Fresnes-sur-Loire, Romuald et Jo nous offrent le champ paradisiaque que nous lorgnions avec de l'herbe à foison pour une journée de repos. Charlotte et JC sont au rendez-vous pour une drôle de soirée et un savoureux barbecue. Une côte de bœuf , il n'y a que ca de vrai ! Le soleil daigne enfin pointer le bout de sont nez. La traversée tant redoutée de la Loire va s'avérer plus facile que prévue par le pont d'Ingrandes. Non seulement la circulation des camions est interdite ce dimanche, mais également sur le pont.
Nous traversons au milieu de la chaussée malgré quelques automobilistes pressés, chantonnant aux oreilles de nos montures pour couvrir la résonance de leurs seize sabots sur la structure.
Sur les traces du GR.
Nous voici au pieds des Coteaux du Layon où nous allons suivre davantage de chemins grâce au balisage des chemins de grande 
randonnée (GR). Nous avons des cartes au 1/100 000e peu détaillées mais qui comprennent au moins les principaux chemins carrossables et les tracés GR. Ils seront donc notre principale 
référence pour traverser la France. L'idéal serait une cartographie au 1/25 000e mais il nous faudrait un autre cheval pour transporter les cartes.


On prend de la bouteille dans les coteaux.


Vignes les pieds dans l'eau.
Nous gravissons les coteaux du Layon par de jolis sentiers au milieu des bois. Vasco qui, par fainéantise ou par malice, a tendance à se laisser tirer dans les côtes lorsqu'il est en bât est surnommé « la roulotte ». Le taux d'ensoleillement aura été maigre, la grisaille et le crachin reviennent. A découvert sur les hauteurs, la morsure du vent se fait sentir. Les antiques moulins sont a leur place, trônant sur un lit de vignes jaunies les pieds dans l'eau. Les mains gèlent et nous refusons de mettre les gants sans quoi ils seraient aussitôt mouillés. Un panneau congratule notre fière ascension : « Col d'Ardenay : 75 mètres » On commence petit mais avec force. Il ne faudrait pas décourager notre Vasco !
L'herbe détrempée ne ménage pas le transit de Nanouk et Oro, d'autant que ce dernier a principalement été nourri au foin ces dernières années. Nous nous mettons régulièrement en quête de fibres sèches chez les paysans. A Brigné, Jean-Noël Daba nous pose carrément une balle entière. Nous n'en demandions pas tant ! Il me raconte l'histoire peu banale d'une connaissance, Hadrien Rabouin qui s'est mis en tête de faire le tour de France avec sa vache Camomille. Pendant que nos chaussures essayent de sécher sur sa chaudière, Lulu et Mirza passent ravitailler Clio en ragots. C'est dingue ce que ça peut causer les nénettes !


Nakaï au petit-déjeuner.

Les matins sont de plus en plus nombreux à être gelés lorsqu'il ne pleut pas. Les orteils de Clio voient naître des engelures. Ma mère, mon oncle et ma tante nous ravitaillent en chaussettes laineuses et nous apportent les couvertures militaires pour remplacer les tapis de selle en feutre. Elles feront double usage, avec quatre couvertures il y a de quoi en mettre une en-dessous et une au-dessus du duvet, comme de vrais gauchos.
Nous arrivons bientôt à Thouars essentiellement par d'agréables chemins. Heureusement car certains fers montrent des signes de fatigue. La fainéantise des chevaux met parfois notre patience à bout, lorsqu'il s'agit de les faire marcher sur les bas-côtés, ils tirent de l'autre côté préférant traîner les sabots sur l'asphalte abrasif que 
Usure quelque peu prononcée.
de les lever dans l'herbe. En ce qui concerne le cheval de bât, nous nous creusons pour trouver des stratagèmes afin de l'y obliger du bout de la longe.
Vasco et Nakaï ont beaucoup appris, tracteurs et semi-remorques ne les impressionnent quasiment plus. Oro affronte fièrement les troupeaux de vaches, ayant presque l'air de gonfler le torse en passant à leur barbe. Passerelles, ponts, tunnels et gués sont maintenant des formalités.

Petit Prince, le retour.

A la ferme western de Luguet, quelle n'est pas la tête de Pascal, Christine et Mélanie lorsque nous débarquons chez eux tous les huit à la tombée de la nuit. Entrée fracassante. Les chiennes se battent avec celles de la maison. « Mais qu'est ce que c'est que ce foutu bordel ! » se demande Pascal. La surprise est réussie lorsqu'ils voient Nakaï, anciennement Petit Prince que je leur ai acheté au mois de Mai. Ni une ni deux, ils prêtent un paddock pour les chevaux et nous élisons domicile dans le club house. Fred dont Petit Prince était le chouchou rapplique aussitôt. Nous aidons à s'occuper de leurs chevaux, Christine nous mijote de délicieux petits plats assistée par son super robot, et Pascal offre les céréales pour les canassons. Nous y trouvons une formidable hospitalité et de la bonne humeur, propice au repos de l'équipe et au ferrage d'Oro et Nanouk. Daphnée et Ben qui ont fait toute la route depuis leur Bretagne pour venir passer quelques heures d'amitié avec nous en ont profité pour nous réapprovisionner en fers. Encore une fois nous repartons galvanisés par le contact humain, tout le monde a fait le plein d'énergie, Nakaï et Oro carburent comme des fous. Comme d'ordinaire, ce sont les deux plus vieux qui ont une de ces pêche, les kilomètres parcourus ne sont pas les même que lorsque nos deux petits jeunes mènent la danse ! Les étapes avoisinent maintenant les vingt kilomètres, mais les journées sont si courtes en cette fin du mois de Novembre.


Horse Land Valley à Luguet.
Les rayons promis.

Encore un matin ou la grasse matinée se prolonge à cause de la pluie. Lorsque celle-ci s'arrête nous sellons les poneys en leur laissant le maximum de liberté, résultat c'est une perte de temps à leur courir après pour les empêcher d'embêter ceux qui sont attachés, de manger des sapins qui ressemblent dangereusement à de l'if, de venir gratter les boudins à grains, et j'en passe... Ça suffit, tout le monde à l'attache ! Enfin nous partons tout en restant méfiants, les yeux rivés sur les nuages d'averses qui menacent de venir vers nous. Il nous faudra ressortir les ponchos, bâches de selles et de bâts avant de trouver refuge dans le hangar de Régis à la Roussière, non loin de Poitiers. C'est alors incrédules que nous assistons à la première averse de neige de la saison. Le « sud Loire » ne serait donc qu'un mythe ? Pas tant que ça car il ne s'agit que d'une fausse alerte, le soleil fait son apparition dès le lendemain sur un ciel d'un bleu immaculé. Les gelées nocturnes suivies de journées fraîches mais ensoleillées seront dorénavant notre quotidien jusqu'à Périgueux. Le froid sec est mille fois préférable à l'humidité. Il suffit de prendre son petit déjeuner en
Gelées matinales.
dansant autour de la tente pour se réchauffer les orteils. Les paysages prennent ensuite plus de dimension et nous avançons le cœur léger, prenant le temps. Le GR de pays nous fait passer par de magnifiques petites vallées bocagères sillonnées de charmantes rivières, peuplées de belles maisonnettes en pierres et aux toits de tuiles rouges. Ici les Saanen, coquettes biquettes blanches fournissent la matière première au chabichou, trésor fromager du terroir poitevin. Le soleil couchant illumine et redore les feuillages des chemins au cœur des bois. Deux magnifiques Merens complètent le tableau enchanteur en galopant vers nous en contre-haut et à contre-jour, dressant leur imposantes statures au dessus du sentier et ses couleurs automnières.

Sans carte ni lois.

Depuis un moment nous suivons aveuglément le balisage du GR 655 car il nous manque une jonction entre deux cartes, si bien que nous déambulons dans Melle, faisons le tour complet du centre ville et de ses trois églises qui ont un certain cachet. Tel les remparts protégeant la cité autrefois, la rocade se dresse devant nous. Pour la traverser, nous n'avons d'autres choix que de passer dans un immense tunnel plongé dans l'obscurité emprunté par la rivière. Le sol bitumé est trop glissant dans l'eau, un étroit trottoir en béton sans rambarde permet de longer l'eau un mètre cinquante plus haut. Nous débâtons et faisons passer prudemment les chevaux un à un sous la voûte. Il faut ramener les mallettes à l'autre bout, elles pèsent un âne mort, c'est plus aisé lorsque ce sont les chevaux qui les portent ! Evidemment, une fois de l'autre côté la nuit tombe. Nous dressons le campement sur une face nord qui ne dégèlera pas avant le lendemain midi.


Les jourdanneau et leur grain de confiance
Nous avons plus de chance à Brioux-sur-boutonne. Alors que nous errons à la recherche d'une pâture pour faire une journée de repos, Jean-Louis Jourdanneau fait marche arrière pour voir ce que veulent ces « rabalous », ces gens qui traînent selon sa propre expression. Il nous propose son campo à quatre kilomètres de là. Pour y arriver avant l'obscurité, nous chargeons les sacoches à l'arrière de son pick-up et trottons jusqu'à destination. Son petit paradis ressemble à une estancia argentine, les peupliers remplaçant les eucalyptus. Il n'y habite pas, c'est pour son plaisir. Il y élève des vaches Salers et dorlote une classieuse jument de trait mulassière pour l'attelage. Avec sa femme Marylène, nous ne pouvons que les remercier de leur attention et de leur confiance. Ils offrent même l'hospitalité à notre troupe d'amis routards hirsutes qui passent par là et choisissent de s'arrêter pour une soirée ou deux. Le matin de partir, Jean-Louis sort le pineau de derrière les fagots. Toute sa famille est là. Le cliché est des plus pittoresque. Ticha, Scaraboux, Nino, Cécile et Kermit repartent en camion, Jean-Louis et Marylène en 4x4, mais pour les autres la maréchaussée sera impuissante, Dimitri le fiston s'en va en mobylette, Clément le voisin en tracteur, et nous à cheval !
Horde de voyageurs hirsutes chez Jean-Louis.


Pour une poignée de céréales...

Un avantage du voyage en France finalement c'est que l'on voit des copains tout au long de la route, un peu plus loin c'est Sylvain,,Gaëlla, Azaad et Coco, ou encore François, sans oublier Piou-Piou et Mathilde. Nous pourrions même dire que nous sommes sponsorisés par les copains. Lorsque nous leur demandons de ramener quelques courses de Babylon ou des céréales pour les chevaux, ils refusent que nous les dédommagions.
Fournisseurs officiels de céréales
Une fois de plus nous sommes à la recherche de céréales, à Saint-Jean-la-plaine nous atterrissons à la ferme de Christiane Parthenay pour en acheter, mais elle et sa fille Mégane, toutes deux passionnées du milieux équestre, décident de nous offrir 40kg d'orge aplati et de maïs concassé. Autre petite attention à Saint-Fraigne, nous croisons Louis et Isabelle en balade avec toute leur famille. Ils nous invitent à prendre une douche. Nous l'acceptons car cela fait un moment que nous ne sommes pas passés par cette case, Céline me le fait d'ailleurs remarquer une fois à l'intérieur. Et bien oui il y a aussi les odeurs qui se cachent derrières les photos de voyage. Au début je faisait le cro-magnon en me lavant avec l'eau de la Loire, mais maintenant il fait vraiment trop froid et nous gardons jour et nuit les damarts, comme une deuxième peau sous nos vêtements à la façon des cow-boys.
A Mouton, nous prospectons comme chaque jour à la recherche d'un endroit pour bivouaquer, avec de préférence un grand pré clôturé pour nos animaux. M. Ravault nous prête le pré, Jackie Jandro l'endroit pour bivouaquer et notre ange gardien du moment, Sylvie Déré toute remplie de gentillesse nous amène carrément un panier regorgeant de succulents mets faits maison. A déguster sans modération au coin de feu sous une voûte céleste étoilée.

Périgord Vert.

Vallons périgourdins.
Cela fait déjà un moment que nous cheminons à travers une majorité de forêts. Aucun véhicules, par contre le dimanche, plus encore que les autres jours, est synonyme de chasse. A l'écoute des tirs et à la vue des panneaux, des parkings de chasse complets, nous chantons à tue-tête. Rustine ouvre la marche en faisant résonner la cloche en bronze de troupeau. Kali, de la rousseur d'un renard, est appelée à rester au pied. Nous croisons l'un des participants à une battue au sanglier, il se veut rassurant. Nous sommes pourtant moins confiants quand nous voyons son collègue, un borgne, fusil à l'épaule. C'est le boulanger de Saint-Saud Lacoussière qui me réconcilie avec cette activité à risque en m'offrant du pâté de sanglier aux trompettes de la mort, tiré de sa réserve personnelle !
L'entrée dans le parc régional Périgord-Limousin est fortement marquée. Tout est plus sauvage au cœur de ce que l'on appelle aussi le Périgord vert, les villages anciens à l'architecture protégée, moins de barrières autour des propriétés, les rivières aux eaux claires, un paysage très vallonné à la végétation fournie. Les animaux restent discrets en France. A part quelques biches et chevreuils, des ragondins, un écureuil et une musaraigne, on ne peut pas dire que ça pullule. Les sangliers ont pourtant l'air d'abonder dans la région, facilement devinés par le labourage qu'ils opèrent aux sols.
Savoir apprécier les premiers rayons de soleil.
Le froid nocturne devient plus féroce encore. Il faut repérer le versant sud où placer la tente pour avoir les premiers rayons de soleil qui feront fondre la gelée, la tente est plus facile à plier lorsqu'elle n'est pas toute raide. Kali la précieuse se fait chauffer les pattes une à une, puis le dos près du foyer, fait des petits clin d’œil. Ses mimiques nous font éclater de rire. Rustine s'endort debout à côté. A l'aube, les chaussures mouillées par l'herbe du soir sont dures comme la glace. Mais le jeu en vaut la chandelle, une fois le soleil réchauffant l'atmosphère, les chevaux et les chiens profitent de ses rayons bienfaisants. Il arrive qu'Oro se recouche une fois sellé, accompagné de Kali.

Nos hôtes Agnès et Pierre-Damien
Un soir en sortant des bois, nous débouchons sur le petit hameau de La Faye où nous faisons une sacrée bonne rencontre. Pierre-Damien et Agnès nous offrent une douche, un repas et notre première nuit,au chaud dans un vrai lit, dans le poulailler colombien pour être exact ! Un jour deux colombiens sont venus habiter ce poulailler transformé en chambre d'ami. L'un deux est reparti vivre à Bogotá avec leur fille Céline. Quant à eux, ils étaient venus s'installer ici pour rénover une vieille bâtisse et en faire leur coin de paradis. Nous rêvons ensemble d'Amérique du sud, parlons beaucoup, de liberté notamment. Leur hospitalité, leur gentillesse et leur ouverture d'esprit est très agréable. C'est avec le plein d'énergie et d'optimisme que nous repartons. Même le bonhomme désagréable qui nous envoie balader à Valeuil ne peut pas nous ébranler. Comme pour appuyer notre détermination, les chanoines de Saint-Augustin nous ouvrent les portes de l'Abbaye du XIIe siècle de Chancelade, en périphérie de Périgueux. C'est dans l'enceinte de ce noble site que nous nous retrouvons à faire paître nos chevaux. La brume du matin rajoute son petit effet mystérieux et théâtral.


Le voyage temporel de Chancelade.
Dernière étape avant une semaine de repos chez les amis. Yoann vient chercher tout notre barda pour nous permettre les allures vives sur les quinze kilomètres nous séparant de chez lui. Nous trottons et réalisons nos premiers galops avec chacun deux chevaux, tout cela dans l'obéissance et sans accrocs ! Nous arrivons tôt à Razac sur l'Isle pour nous mettre en quête d'un lieu sûr pour nos compères à poils. Nous rencontrons Didier Thomas, éleveur de vaches limousines qui propose de les héberger dans un grand champ, idéal pour décompresser et s'en mettre plein la panse.

Les Mayolos.
Clio est aux anges, elle voit enfin son petit filleul de deux mois, le petit Manolo issu de l'alliance de gênes fêtards de Yo et de la zen attitude de Marilyn. Le poney en peluche trimbalé dans nos mallettes pour lui a l'odeur en prime. Quel pèlerinage nous avons fait là, un mois et trois semaines du Morbihan jusqu'à Périgueux pour voir el santo Manolo ! Doucement mais sûrement, ce sont quelques sept-cent kilomètres que nous avons parcourus sur les chemins de l'ouest.


...


L'inéluctable avancée sur Le-Puy-Notre-Dame.