mercredi 9 juillet 2014

Funambules sur les plis de la Terre.

Nakai sur les cîmes.

Les au-revoir au départ de chez Joël sont émouvants, chacun est un peu cafardeux. Une mésaventure pour une belle rencontre. Un sacré bonhomme que nous avons côtoyé pendant un mois et demi, nous sommes déjà le 29 avril. Le temps accentue cette atmosphère, gris et maussade alors que le soleil a rayonné pendant tout notre arrêt. La cicatrisation de la plaie d'Oro arrive à son terme, enfin ! Les parents de Clio en vacances, nous on rejoint pour une semaine. Ils alternent entre intendance et visites touristiques, cela permet à Oro de reprendre doucement l'activité non chargé. Le soir même, c'est Julie qui nous accueille à Varaire. Cette amie de Joël a choisi le métier itinérant de bâtisseuse de demeures alternatives : les maisons en paille. Une des artisanes à l'initiative du combat pour la reconnaissance justifiée de ces habitations en France, notamment auprès des assurances et des grands maîtres des  « normes », elle sillonne maintenant le pays de chantier en chantier pour les ériger. Elle a décidé d'installer son petit pied à terre ici. il faut dire que la dynamique alternative y parait bonne au vu de la faune qui entoure Joël. Au Mas-de-Nuc ce ne sont pas les habitations farfelues qui manquent. Vieux camion Berliez qui a pris racine, bardé de bois avec terrasse de plantes grimpantes, bus habillé de troncs ou encore surélevé offrant une vision à 360 degrés depuis cette mezzanine de fortune, maison champignon, cabanes de mondes de voyageurs, toits biscornus... le tout fondu au milieu des arbres, délimités par de petits murets en pierre couverts de mousse. Non loin de là, Tonin et Lolo préparaient leur départ en tournée avec les Cirkulez et No System, apprêtant leurs camions afin de transporter chevaux, ânes et mules de spectacle. Il ont aussi une collection de roulottes, inventent diverses choses à base de récup' comme ce sulky à une roue ou encore cet orgue de barbarie automate.
Nous quittons ces havres de paix pour bientôt passer en plein centre ville de Villefranche-de-Rouergue, aux sens uniques et pavés glissants. Cela a au moins le mérite d'arracher des sourires aux citadins ébahis. Nous nous perdons dans ces rues et arrivons bien trop au nord, le soir arrive et nous n'avons toujours pas d'endroit où s'arrêter. Nous voulons jouer le jeu, ne pas squatter une prairie mais plutôt obtenir une permission. Ce n'est pas toujours chose aisée, comme aujourd'hui par exemple. Alors que, fatigués, nous commençons à désespérer, la famille Vast nous ouvre ses portes à Passerat. Une amabilité qui fait oublier les difficultés de la veille, une journée de repos qui remet tout le monde d'aplomb.


Pays de vallons et rivières.


Pont de Comencau sur l'Aveyron.
Le relief a grandement évolué. Les collines et plateaux s'agrandissent. Le climat agréablement tempéré et la multitude de ruisseaux au petits ponts de pierres rend la végétation davantage luxuriante. Les charmants villages médiévaux à flancs de collines pullulent de touristes. De temps à autre nous arrivons à trouver un petit coin de paradis près des rivières, mais la marche sur la vallée de l'Aveyron nous rend quelque peu confus, voire rageurs. Toute cette herbe ! Les vallons en sont remplis, elle foisonne, d'un vert fluo printanier, et pourtant personne ne veut nous y autoriser l'accès. Tous les agriculteurs attendent pour la faucher, dans des prairies clôturées ou non, l'agriculture moderne et intensive voulant que les bêtes soient parquées toute l'année dans les stabulations et nourries au foin. La loi de la rentabilité produit la malbouffe et rend avare de ses terres, détenues et polluées d'ailleurs par la grande majorité de ses gens illogiques. Des paysans de leurs yeux aguerris jaugent nos montures et nous complimentent sur leur état, discutent pendant une demi-heure et nous envoient balader jusqu'au prochain village Eh oui mon bon monsieur, mais pour qu'elles le restent il faut qu'elles prennent du repos maintenant et qu'elles mangent ! Les bas-côtés remplis de ciguë (plante ombellifère très toxique) rendent délicat le choix de pauses et de bivouacs. Il y a de quoi penser communiste et rendre les terres au peuple, voire anarchiste et squatter librement. C'est ce que nous finissons par faire. Lorsque nous les voyons enfin s'en mettre plein la panse, nous sommes satisfaits. Les voir évoluer en troupe ou nous offrir le spectacle de jouer et de galoper, comme dans ces immenses prairies du plateau du Lévézou sur fond de coucher de soleil, il nous importe peu de se faire réprimander par le paysan qui passe par là. Finalement, ceux que nous croisons comprennent. Pour une nuit les chevaux ne font pas de dégâts, et le propre du nomade que nous affectionnons est de laisser l'endroit comme si nous n'étions jamais passé. Minimiser l'empreinte sur cette Terre que nous ne faisons qu'emprunter.


Village médiéval de Belcastel.
S'il n'y avait que ça pour tenter de nous casser le moral. Mais suite à l'attaque de ce cher Filou, Vasco montre maintenant une trouille bleue des ânes. Juste après la traversée de Rodez et ses embûches urbaines, un âne noir déboule du haut d'un champ et se met à braire derrière sa clôture branlante. Vasco nous refait son légendaire demi-tour en plein milieu de la route et fonce sur le reste de l'équipe. Je peine à l'arrêter, Clio et moi manquons de faire un plongeon dans la haie. Oro est parti au galop dans le virage, heureusement sans voiture en face. Bref, la débandade ! Évidemment les ânes ne manquent pas dans le coin. Quelques heures plus tard sur un sentier étroit en bordure d'un pré, deux curieux aux longues oreilles s'agitent à notre passage. L'entier se met bien sûr à braire. Et c'est reparti, panique générale ! Nous les avons en main mais Vasco me serait bien passé dessus s'il avait pu et Nakai contaminé de peur est parti en arrière au galop. Il paraît qu'une frayeur n'arrive jamais seule. Le chemin du GR est très étroit, raide et grimpe en épingles. Cela demande aux chevaux d'être calmes, habiles et à l'écoute. Vasco grille les étapes, Nakai passe du mauvais côté d'un arbre, bloque la longe de bât et glisse les deux pattes arrières hors du muret. Heureusement qu'il est moins stressé qu'au début du voyage. Il rassemble ses forces, pousse fort et parvient à se hisser. Autre anecdote, aujourd'hui Oro a eu la dangereuse gourmandise de croquer à pleines dents la ciguë, juste le temps de la lui retirer de la gueule. Le soir, au pied de l'Eglise Saint-Georges perdue dans la campagne humide, nous réfléchissons, épuisés et de mauvaise humeur. Heureusement que de telles journées sont rares. Pourtant on ne peut pas continuer comme ça. Nous devons absolument désensibiliser Vasco car ses réactions deviennent dangereuses pour tout le monde. Pour cela il nous faut un âne ! A notre plus grand bonheur, peu avant Saint-Beauzély, nous passons devant une abbaye qui renferme une ânesse. Nous attachons nos asticots, emmenons Vasco devant cette demoiselle et... rien ! Aucune réaction. On se dit que ça doit être uniquement lorsqu'ils se mettent à braire. On l'encourage donc « Allez mémère, braie, fait hi-han ! », et nous imitons le cri entourés de marcheurs rigolards. Mais rien n'y fait, elle ne veut pas nous rendre ce service. Il nous faut donc un âne qui braie, et fort !


Viaduc de Millau depuis le plateau du Lévézou.
Millau marque la fin des hostilités hospitalières. Aux portes de la ville, Carole, Olive, leurs enfants Luna et Gabin proposent carrément leur jardin, s'excusant même de l'avoir tondu avant notre passage. Les petits sont aux anges avec les poneys. Leurs cadeaux et dessins enfantins au moment du départ sont touchants.
Depuis les derniers événements, Nanouk est transformé, il marche en crabe, énervé et énervant Clio. Passé la ville, elle le remet en bât. Nous repartons en altitude, nous hissant vers les Causses Noirs. La végétation redevient rasante, les petits chênes verts sont rois, les pins ne sont guère plus grands. Les buis poussent sur les caillasses. L'herbe pique les fesses et se fait rare. Le sentier GR nous tend quelques embûches. Impraticable par son étroitesse ou encore des roches formant des marches trop hautes pour les chevaux. Les demi-tour sont périlleux avec quatre chevaux chargés au bord du vide. Nous approchons du chaos de Montpellier-le-vieux. L'endroit porte bien sont nom, la croûte terrestre est sans dessus dessous. De gigantesques rochers sont empilés les uns sur les autres, tiennent en équilibre on ne sait comment au milieu de la forêt aux mailles serrées. L'érosion responsable de ce chahut a aussi creusé des
Labyrinthe du Chaos.
ravins, comme celui de Monna dont la vue est vertigineuse et où nous rebroussons chemin pour passer par la route. Cela fait six jours que nous marchons. Il faut offrir une journée de repos à nos équipiers, et trouver un endroit clôturé qu'ils puissent s'ébattre librement. Nous tentons notre chance à la ferme équestre Les Pélissiers. La famille Robert nous accueille volontiers. Ils élèvent des vaches à viande, mais façon western, c'est à dire en les menant à cheval sur les quelques centaines d'hectares leurs appartenant. Ils ne manient le lasso qu'en cas de problème extrême, un taureau blessé à soigner par exemple, préférant conduire leurs bêtes dans le respect, sans stress. Bruno et son père qui est berger nous racontent d'inquiétantes histoires. Ils avaient un âne entier qui attaquait leurs chevaux. Ils l'ont vu les attraper à la jugulaire et se suspendre pour tenter de les étouffer, les victimes se débattant comme elles pouvaient pour s'en débarrasser. « Une vraie saloperie ! » nous dit l'ancien. Tonin nous avait raconté une histoire similaire, il avait du frapper l'âne pour le dégager. Celui-ci avait ensuite mordu les tendons du postérieur du cheval qui s'asseyait dessus de douleur pour lui faire lâcher prise. « Et vous auriez-un conseil contre les attaques d'ânes entiers ? » Demandons-nous au vieux berger. « Ah oui, une seule chose, évitez-les ! » répond-il convaincu en s'éloignant avec ses brebis. Bruno va dans son sens en nous souhaitant bonne chance. « Et protégez-vous ! » ajoute-t-il après nous avoir donné les renseignements nécessaires sur l'itinéraire à suivre. Voilà qui est rassurant...



Sur le toit de l'Aigoual.


Sauvages Cévennes.


Au pied des Cévennes, le plateau pelé et battu par les vents la majeure partie de l'année est à l'image du célèbre Larzac tout proche. Les couleurs y sont ternes, le ciel très bas. L’absence d'arbres a poussé les bâtisseurs à exceller dans la construction de pierres, devenus maîtres de la clé de voûte pour remplacer les charpentes. Par dessus les arcades, les toits sont formés de lauzes, des tuiles taillées dans la pierre. Le climat a l'air rude, mais les quelques personnes qui le peuplent à part les vautours guettant les brebis sont entières et gentilles, même si elles peuvent parfois paraître froides au premier abord. Les clôtures y sont quasi inexistantes. Qu'il est bon de pourvoir jeter son regard au loin sans se heurter aux barbelés. Lorsque l'on demande une place dans une ferme, on nous répond « mais où vous voulez ! ». La bergère nous dégote alors un endroit à l'abri du vent où nous pouvons laisser les chevaux en semi-liberté. Ses brebis, dont le lait sert pour la fabrication du roquefort, ne sont pas encore passées partout, mais peu importe dit-elle. Ces gens nous réconcilient avec l'humanité.


Draille de pierraille.
Après l’échauffement des premiers dénivelés, on passe aux choses sérieuses. Les Cévennes se dressent devant nous. Sauvages, elles sont d'un panel de verts, du foncé des pins au clair des jeunes pousses de hêtres, mouchetées du jaune des genêts en fleurs. Le ciel passe du bleu éclatant au gris écrasant. Des traînées d'averses se dessinent au loin. On pourrait presque voir le vent tellement il est présent. L'ascension vers le premier col est raide. Nous subissons à notre surprise deux grosses averses de grêle, puis nous nous demandons vraiment où est-ce que nous allons de la sorte lorsque que la neige raye le paysage, s'accrochant aux crinières. Invraisemblable, nous sommes mi-Mai. Nous avons été bien inspirés de ne pas y passer cet hiver. Au sommet du Mont Aigoual à 1600 mètres, il souffle un vent du nord aussi extraordinaire que la vue qu'il offre. Poussés par l'air ! On croirait s'envoler jusqu'à la méditerranée que l'on distingue au loin. Les mains nous gèlent, nous attrapons nos blousons d'hiver restés depuis belle lurette au fond des mallettes. Nous rigolons à notre impression d'être des aventuriers bravant les éléments. Toutes ces montagnes, si grandes, si sauvages, et nous si petits ! Elle donnent une impression de liberté. Les chevaux sont d'un calme respectable, les crins à l'horizontale, croupe au vent le temps de trouver une solution. Quelques personnes nous renseignent, en effet une station météo est à plus grande raison installée là. Il va geler cette nuit. Les chevaux ont perdus leur poil d'hiver. Nous sommes contraints de redescendre à la station de ski de Prat-Peyrot à 1400 mètres d'altitude. Nous trouvons refuge dans une cabane en bois servant sûrement d'abris bus. Situation plutôt cocasse, nous attachons les chevaux à brouter sur la piste de ski, sous les tire-fesses dressés entre les arbres. Le lendemain nous nous équipons en conséquence pour passer ce sommet venteux, gants, bonnets, blousons... Nous empruntons ensuite la draille, autoroute de transhumance. Étroite et pierreuse, elle demande calme et dextérité. Nous organisons nos équipes de façon à mettre celui que l'on doit canaliser devant, et celui qui suit sans difficulté derrière. Les sabots se placent assez adroitement dans le pierrier. Nakai s'amuse à jouer la biquette sur la bordure de caillasse. J'ai beau le sermonner et lui expliquer que cette partie peu s'effondrer, il continue de faire le malin. Érigé au fil des temps par les bergers, stabilisé pierre par pierre, ce sentier est un travail titanesque. Parfois à flanc de montagne, parfois avec vue au nord et au sud en même temps, à dos de montagne. Il suit toute la ligne de crêtes traversant le massif, hérissé de ramifications pour amener les troupeaux dans les alpages et vallées. Vestiges d'une tradition en perdition, quelques vieux
Le grand souffle qui décoiffe.
bergers emmitouflés dans leur veste et coiffés de l'incontournable béret veillent encore sur leurs troupeaux. Une vie rude que bien peu de jeunes souhaitent relayer. Encore une fois notre mauvaise carte nous trahit et nous redescendons par erreur sur Valleraugue. Un bien pour un mal, l'herbe y est verte, les températures plus clémentes et nous sommes à l'abri du vent au fond de la vallée. De belles rencontres aussi qui pourrait laisser croire au destin. Tout d'abord Julie, une saisonnière agricole avec qui nous passons la soirée, puis Matéo et sa famille qui habite plus haut. Les Portela ont des origines argentines, de Cordoba. Nous faisons connaissance et évoquons ce pays qui nous est cher autour d'une petite « picada » (collation). Le contact est fort, l'humour de rigueur, et nous transpose de l'autre côté de l'Atlantique. Une autre forme de voyage. Ils nous renseignent aussi sur notre itinéraire. En montagne tout devient plus incertain, il faut glaner le maximum d'informations possibles. Nous avons appris à nos dépends que l'on risque d'être bloqué ou de devoir rebrousser chemin. Les détours sur ses reliefs sont tout de suite démesurés. Il faut aussi prévoir où bivouaquer, trouver une pâture hors des pentes abruptes et dénicher de l'eau pour abreuver les chevaux. Ne pas rester trop sur les hauteurs pour ne pas s'exposer trop au vent glacial. Crapahutant sur les crêtes, elles s'estompent peu à peu pour laisser la place à la Camargue. Ici et bien après, nous croisons bon nombre de plaques commémoratives de jeunes maquisards lâchement assassinés par les nazis, ou de bergers ayant eu un rôle clé dans la résistance. Folie, fureur des hommes à ne jamais oublier et à ne pas reproduire. Ces lieux ont été les témoins de véritables chasses à l'homme. Comment l'extrême droite peut-elle encore marquer des points de nos jours ? Rien que de passer devant ses plaques et à cette pensée cela nous fait froid au dos. La liberté que nous essayons tous d'atteindre à notre manière tient à si peu de choses.


L'avancée des averses.


Traditions et désensibilisation.


Dans la plaine, de petits panneaux « Roulotte-bar » nous intriguent. Nous les suivons et arrivons dans une propriété où des jeunes entre quinze et dix-sept ans sont en grande préparation d'une fête. Une roulotte sert effectivement de bar. Un groupe viendra jouer ce soir. Leur but est de récolter suffisamment de fonds afin de pouvoir se construire une grande roulotte qui leur servirait de lieu de réunion plutôt que de traîner à l'arrêt de bus. Nous y contribuons en se désaltérant à leur bistro improvisé et nous remettons en route pour trouver un lieu propice à une journée de repos. Quelques kilomètres plus loin, nous tombons sur un domaine équestre, une pension et élevage de shetlands. Tony, Audrey et leur fille Eden nous accueillent à bras ouverts. On ne se trompe pas en disant que ses gens sont altruistes, uniquement constitués de gentillesse. Défenseurs de la cause animale, ils ont du mal à vendre leurs poneys car difficile de trouver la famille d'accueil digne de confiance. Militants contre la corrida et autres traditions camarguaises, ils sont même devenus végétaliens par refus de cautionner toute la souffrance animale engendrée par les élevage intensifs, les moyens de production et traitements médicamenteux, les abattoirs et la maltraitance qui y sévit, les bêtes tués pour rien dont la chair termine au fond des bennes à ordures pendant que le tiers-monde meurt de faim, l'énergie dépensée pour tout cela... bref une liste qui peut s'étendre bien plus encore, qui vous retourne la tête de vérité écrasante. Largement de quoi se sentir coupable.


Parer à la souffrance animale : chaussons contre les épines.
A peine repartis de chez eux, Vasco refait des siennes. Demi-tour devant des biquettes armées de clochettes. Il a du oublier de mettre ses lunettes. Toujours est-il que la longe de bât me file entre les mains, il pousse Clio et Nanouk au fossé, embarque Oro au galop. Une impression de déjà vu peut-être ? Malgré la chaînette ajustée en sous-barbe, je n'avais pas anticipé ce coup là. Oro s'arrache un fer postérieur dans la débâcle, cassant toute la corne et ne laissant aucune place pour reclouer. A Quissac, nous rencontrons Annie, une amie d'Audrey qui nous donne le numéro d'un maréchal car je ne trouve pas de solution à ce problème épineux. Quelques minutes plus tard, la providence met Virginie, Jessica et la petite Kenza sur notre route. Elles nous proposent un pré où nous profiterons pour faire venir Maty, le maréchal qui referrera Oro le lendemain, tout simplement. Il me donnera aussi des conseils sur le parage contre l'évasement du sabot. Les filles ont monté l'association « un espoir de liberté » qui recueille les équidés maltraités. Des gens leurs prêtent des terrains, elles vendent des bijoux en crins de cheval, obtiennent quelques donations. Elle tentent ensuite de replacer sous contrat leurs pensionnaires dans de bonnes familles. Deux d'entre eux se prénomment Wallace et Gromit, ce sont deux ânes dont un entier. Parfait pour désensibiliser Vasco. Encore une fois ce dernier n'en a rien à faire et leur renifle le museau comme si de rien était. Virginie et Jessica nous racontent leurs expériences avec leurs propres chevaux et finissent par nous convaincre qu'il ne s'agit pas là de véritable frayeur, mais plutôt d'une crise d'adolescence classique entre cinq et sept ans. Fourchette qui paraît juste, Vasco n'a pas encore cinq ans, Nanouk en a six et n'est pas en reste ces derniers temps.
Les causses sont de retour. La garrigue a gagné du terrain avec ses senteurs de thym et de romarin, l'herbe se raréfie et sèche. Le sentier à la voûte de buis nous mène jusqu'à Fons, où René et Annie, eux même randonneurs à cheval nous proposent un paddock à l'herbe grasse. Ils nous éclairent sur cet oiseau dont le chant « pupupu » résonne sans cesse dans la garrigue, lui conférant une ambiance spéciale qui nous est étrangère. C'est la huppe fasciée, appelée aussi Pu-Pu, forcément. Comme nous, c'est un oiseau migrateur avec une drôle de crête.


Décontraction au bord du Gardon.
Les gorges du Gardon sont les prémices de baignades estivales. Le village de Collias est l'endroit idéal pour y fêter mes trente ans, un coin tranquille au bord de l'eau. Mais l'accès s'avère difficile. Une fête taurine s'y déroule. L'abrivado est une tradition qui remonte à l'époque où les manadiers conduisaient leurs taureaux du pré aux arènes en les entourant de huit cavaliers formant la pointe d'un triangle. Les guardians galopaient alors dans les villages pour éviter que les habitants ne fassent s'échapper le taureau pour s'en amuser. Aujourd'hui ils reproduisent cette scène dans les villages, lâchant le taurillon d'un camion du haut de la rue, escorté au galop par les chevaux ferrés de crampons prévus pour le bitume jusqu'à un autre camion. Les jeunes gens se mesurent à lui en essayant de le coucher, l'attrapant par la queue, les cornes... Autre fête locale, la course camarguaise. Elle consiste à attraper des cocardes accrochées sur différentes parties du taureau pour marquer des points.
Changement de décors, une horde de cavaliers internationaux soulèvent la poussière du Brésil ! Mathieu, Kesley et leur toute récemment née Tallulah viennent à notre rencontre et nous racontent cette aventure qui a duré un an et demi. Après un rassemblement Rainbow dans le pays, ils se sont mis en tête avec une vingtaine d'autres « Warriors » de tenter l'expérience, de vivre de leurs spectacles de rue et autres petits travaux tout au long d'un périple nomade, à cheval. Une organisation qui n'avait pas l'air d'être simple au vu du nombre qu'ils étaient, mais une belle notion de respect et de partage pour réussir à tous s'entendre. Un sacré voyage !


Les rencontres sont toujours plus diverses et variées. Ce sont maintenant Manon et Guillaume qui nous invitent à dîner dans leur demeure à Meynes, les chevaux en sécurité dans un paddock où Manon donne des cours d'équitation camarguaise. Nos hôtes sont en effet de fervents admirateurs des traditions du pays, se battant pour que celles-ci perdurent. Guillaume qui a beaucoup mené les abrivades avec son cheval, travaille dans une entreprise qui étudie et améliore les OGM. Passionné, il nous montre des vidéos dont certaines montrant le danger réel que comportent ces fêtes, des chutes spectaculaires de cheval, échappées de taureaux... Actions à l'opposé total de celles de ce que l'on a pu connaître auparavant, ils ne nous réservent pas moins un accueil chaleureux, faisant tout ce qu'ils peuvent pour nous rendre service, offrant le foin aux chevaux. Ils fonctionnent de même avec leur entourage, « tant qu'on peut, il faut se serrer les coudes » aiment-ils à répéter.


Kali et Rustine, fidèles cabots.
Une barrière naturelle se dresse devant nous, le Rhône et son immense lit. Les ponts n'y sont pas légion et toujours démesurés pour nous qui redoutons le trop plein de circulation. Nous préférons traverser par celui qui relie les centres villes de Beaucaire à Tarascon, les véhicules y roulant à faible allure. Passer les deux cités demande déjà beaucoup de patience et de vigilance, mais au moment le plus délicat, les bus trop pressés n'attendent pas que nous soyons de l'autre côté du fleuve pour nous doubler dans un puissant bruit de moteur rugissant malgré nos signes pour les faire patienter. Peu leur importe si les chevaux s'excitent dangereusement lorsqu'ils nous collent puis nous rasent sur cet étroit pont aux rambardes insignifiantes. Attendre sur cent mètres en gardant une distance de sécurité serait trop leur demander. Le comportement des citadins est déconcertant, tellement habitués à ce que tout aille à toute vitesse, se croyant intouchables dans leur habitacle de tôle et pourtant le danger est là aussi pour eux... Cela nous fait sortir de nos gonds. Nos deux chiennes elles, sont exemplaires. Elles tiennent leur droite sachant pertinemment à notre timbre de voix que le moindre écart ne sera pas toléré. Nous peinons à trouver la sortie dans cette jungle d'asphalte, des piétons nous aiguillent, mais au portes de la ville point de prairies et il est largement l'heure de s'arrêter. Par chance Yves nous recueille au bon moment et nous invite chez son amie qui a un jardin en périphérie. Autre rencontre atypique, il est témoin de Jéhovah. Il me distribue ses petits fascicules mais n'insiste pas lorsque je lui révèle que nous sommes profondément athées. Nanouk est venu à bout de ses fers au bout d'un mois et demi. Celui de l'antérieur gauche est cassé en deux. Je trouve un maréchal non loin d'ici grâce aux pages-jaunes. Barth nous rend l'immense service de nous amener un jeu de fers qu'il refuse que je lui paye. Nanouk chaussé à neuf le matin, nous sommes prêts à attaquer les Alpilles.
Belles Alpilles.


Horizon provençal.


Ce massif est tel un erg de montagnes pierreuses aux multiples senteurs de thym, de romarin, de pins... Aux sommets, la plaine dénaturée par la main de l'homme s'étend tout autour. La vue pourrait être jolie car elle s'étend loin. Pourtant les infrastructures la gâchent : usines, serres, villes, zones commerciales, routes, cultures intensives... Les sentiers du parc naturel des Alpilles sont encore ouverts au public, mais pas pour longtemps. A partir du premier Juin, la réglementation sur la libre circulation entre en vigueur en vue de protéger l'endroit contre d'éventuels incendies. Le mistral souffle fort, séchant tout sur son passage aidé par le soleil ardent. La sueur dégouline avec l'effort. Des citernes de pompiers nous fournissent de l'eau lorsqu'elles sont ouvertes. Les pistes DFCI (Défense des Forêts Contre l'Incendie) sont un bon terrain pour marcher. Malheureusement notre carte ne les recense pas toutes et nous faisons des kilomètres en trop, tournant parfois en rond malgré l'impression d'être sur la bonne voie grâce à la boussole. Le relief cache la réelle direction que prennent les pistes, bifurquant parfois brusquement pour suivre un autre flanc de montagne. Au pied du massif, presque chaque village possède ses propres arènes. Les fincas d'élevage de taureaux possèdent la majorité des terres d'élevage. Ce sont les dernières que nous croiserons. Partout ailleurs s'étendent les champs d'oliviers, et puis le fleuve de la Durance n'est plus très loin, marquant la frontière avec le Lubéron.


Rafraîchissement dans la flaque.
Dépourvus d'un lieu où dormir le soir en arrivant à Eyguières, Olivier et Karine nous sauvent la mise alors que nous arrivons au bar de la grande place où nous allions tenter de prospecter. Ils m'emmènent me montrer la route jusqu'à leur pré où ils possèdent deux chevaux camarguais pendant que l'attroupement se créé autour de Clio et les chevaux. Pour s'y rendre, il faut passer devant une volière de paons, deux ânes, une meute de chiens. Nanouk fait le guignol pour changer de Vasco. Au fond du chemin habite Pascal qui nous invite pour l'apéro avec son fils Willy et son ami Renaud. Heureux hasard, Pantoufle est pensionnaire de la maison, âne de son état disposant de ses attributs et réputé bavard. Parfait pour s'assurer de la bonne désensibilisation de notre équidé pubère. Nous obtenons alors la certitude que les manifestations de la peur de Vasco dépend uniquement de sa bonne volonté, il en est de même pour Nanouk. A nous d'être vigilants, d'anticiper les possibles prétextes et de ne pas leur montrer notre éventuelle inquiétude. Il est tout de même certain que la mésaventure du Quercy a laissé des séquelles. Le comportement des quatre chevaux est différent depuis. A nous de rééduquer cela. Ils nous ont d'ailleurs fatigué, nous choisissons de chômer le lendemain, pour nous et non pas pour eux cette fois. Ras-le-bol ! Nous passons la journée avec les voisins, donnant un coup de main pour les finitions d'une porte de serre, avec barbecue à la débauche.


Nous avions premièrement choisi de passer par les hauteurs du Lubéron, loin de la civilisation. L'éternel problème de nos cartes mal détaillées nous contraint après avoir dû dévier de notre trajectoire initiale car beaucoup de chemins étaient impraticables à cheval, à demander des itinéraires au gîte équestre du Mas de Recaute puis d'acheter des cartes au 1/25 000e à Lourmarin pour les futures zones difficiles. Malheureusement les offices de tourisme sont rarement capables de répondre à nos interrogations. Alors que nous campons à côté de chez eux, Florence et Georges viennent nous trouver pour passer une agréable soirée chez eux. Par un concours de circonstances, ils se sont retrouvés propriétaires d'une troupe de sept ânes qu'ils emmènent chaque année en transhumance par les chemins avec d'autres troupeaux. Georges, ex-baroudeur très manuel s'est même improvisé fabricant de bâts de randonnée. Eric, leur maréchal, se montre aussi bienveillant que ces derniers, et refuse catégoriquement que je lui règle les fers qu'il amène. « Il nous reste au moins ça ! » dit-il en nous souhaitant bonne route. L'humanité triomphe parfois sur le règne de l'argent. Le matin Florence fait un bout avec nous et nous montre les sentiers. Elle nous met au parfum de la bonne tenue qui est de mise dans les villages touristiques de Vaugines, Lucuron... où il n'est pas toléré de laisser derrière soi des « petits paquets » sur le bitume comme me le signifiera un agent de police municipal. Une toutou-nette ne sera pas suffisante pour nos quatre machines à crottins ! A l'étang de la Bonde, je ferre le reste de l'équipe, profitant de la proximité de l'eau pour des pauses baignades avec les poneys. Joran qui fait de même avec ses juments, curieux et bavard vient passer du temps avec nous. Il nous parle de sa vision de l'équitation et son intérêt pour l'éthologie. D'une nature très calme, la relation qu'il entretient avec ses juments est en effet exemplaire, car fondée sur le respect et la compréhension.


Grimaces comiques de Vasco à la fontaine.

A Mirabeau nous passons la Durance pour la seconde fois et longeons le centre d'essais nucléaires de Cadarache. Que l'herbe est verte ici ! Et que les taons sont gros ! C'est le résultat du progrès mon petit... Comme cette base militaire à Lamanon, barricadée de pancartes « Entrée interdite, danger, zone polluée. ». Les apprentis sorciers ont fait fausse note. Le Verdon reste encore un endroit de baignades et de détente apprécié, jusqu'à la prochaine fuite sûrement. L'eau est claire, rafraîchissante à souhaits et accessible aux chevaux. Vasco nous gratifie toujours de ses simagrées, remuant l'eau de ses babines et nous faisant éclater de rire. Les fontaines des petites places ombragées des villages du sud-est sont une bénédiction. température avoisine maintenant les trente degrés et nous faisons une plus longue pause en milieu de journée aux heures chaudes, repartant à la fraîche. On ne pourra cependant pas suivre les gorges de la rivière. L'impressionnant canyon n'offre pas de passage suffisant pour nos équidés. Une halte s'impose au lac de Sainte-Croix après avoir traversé le plateau des célèbres champs de lavande de Provence. La chaleur est telle que les orages ne cessent de couvrir le ciel de leurs nuages menaçants, bloqués dans cette cuvette. Les copains n'ont cessés de venir nous voir chacun leur tour, mettant leur bienfaisant grain d'amitié et de festivités sur notre chemin. Mika, Jenny, Jess, Yo et Chloé, Lucie et Maël, Ophélie, Angy et le petit Arthur, maintenant Alban, et bientôt Cécile, Lolo, Damien, Aminata, Lucie et Pivi. Nous rencontrons par la même occasion Pierre et Sunshine, deux voyageurs belges sur la route respectivement depuis deux et quatre ans, l'un en moto et l'autre en vélo avec une petite remorque. L'attelage doit être comique lorsque la 125cm3 tire le vélo dans les côtes, Sunshine les dreadlocks au vent. Ils se sont rencontrés lors des manifestations contre l'aéroport à Notre-Dame des Landes. Ils s'efforcent aujourd'hui de vivre sans argent, demandant les invendus sur les marchés où dans les supérettes. Nous rigolons beaucoup à propos de la théorie du complot. Pierre demande « Pourquoi théorie d'ailleurs ? » sous les éclats de rires généraux. Est-ce vraiment bénéfique d'être paranoïaque à ce point ? Ils nous parlent de ces pyramides soit-disant découvertes en Bosnie. Nous sommes très cartésiens et savons qu'elles sont décriées par la communauté de chercheurs internationaux. Comme nous allons vers les Balkans, ils nous donnent quand même rendez-vous là-bas sur de grands au-revoir. On a des efforts à faire avant ça. Rien que le sentiers des muletiers pour remonter sur le plateau nous arrache la sueur. Une fois en haut, la propriétaire d'un camping et centre équestre nous refuse de l'eau potable « Ça aurait été pour les chevaux oui, mais pour vous non ! » lance-t-elle. Désemparés par sa bêtise, nous allons frapper chez la voisine qui accepte volontiers et nous renseigne sur le meilleur chemin à prendre. Moustiers Sainte-Marie est à flanc de falaise, la voie romaine qui monte au dessus par le ravin est faite de pavés trop glissants pour les chevaux. Il va nous falloir faire un gros détour. Pour contourner Moustiers et arriver sur les hauteurs le sentier grimpe avec un tel dénivelé qu'une fois en haut les chevaux sont en nage, Vasco victime de sa surcharge pondérale met une demi-heure à retrouver son souffle. En guise de récompense, Pascal leur offre à Venascle un pré clôturé. Un peu de liberté pour nos gros qui pâturent à la longue corde depuis plusieurs jours.


Sainte-Croix à la nage.

Les orages se répètent chaque jour. Ils ont au moins le mérite de faire pousser l'herbe dans les alpages et de rafraîchir l'atmosphère avant de difficiles grimpettes. L'herbe supplante la garrigue. Les lavandes et les cerisiers sont en retard à cette altitude. Nous arrivons à 1400 mètres par l'ancienne voie romaine, longeant les crêtes, des vautours tournoyants au dessus de nos têtes pendant que deux orages déchaînent leurs éclairs sur les sommets voisins.. Le plafond nous paraît bien bas tout d'un coup. Au milieu d'un alpage, un troupeau de brebis broute au loin tranquillement. « Tiens regarde elles sont gardées par des patous. » lance-je à Clio « Oh oui, ils sont balaises, j'aimerais pas qu'il viennent sur nos chiennes. » ajoute-t-elle. Un gros aboiement nous fait sursauter, une patou était cachée
Petit air péruvien.
derrière un buisson. Elle se met en tête de nous suivre sonnant l'alarme à ses quatre autres congénères qui décident de descendre la pente à notre rencontre. N'en menant pas large, Clio reste en arrière pour faire diversion pendant que j'emmène vite les chiennes vers l'avant. Travailleuse indigne, elle abandonne son troupeau pour nous suivre encore un moment jusqu'à ce que l'on rentre dans une forêt, les siens ont aussi abandonné. Elle n'avait pas l'air si méchante finalement, mais mieux vaut prévenir. On a déjà notre compte de débandades. Christelle et sa famille de rastas nous présentent Edouard, berger à la retraire qui nous prête ses terres à Chasteuil. D'une tchatche soutenue, il maudit le loup que les patous stoppent à peine. Selon lui ils pullulent : « ils sont même sur la promenade des anglais ! » argue-t-il. Le chaud humide environnant donne un air péruvien aux montagnes vertigineuses avec leurs petits murs en pierre, la voie romaine large comme un sentier muletier, le Verdon sillonnant en contrebas. Le matin, la brume reste accrochée sur les pics verdoyants. C'est ensuite le déluge qui nous bloque la journée à Castellane. Napoléon est aussi passé par là à cheval avec ses troupes pour reconquérir Paris. Nous nous enquérons de la météo pour passer entre les averses le lendemains jusqu'à Briançonnet, alternant tronçons de routes et de pistes. Les petits sentiers sont devenus dangereux par le ravinement dû à la forte pluviométrie. La clue de Saint-Auban est impressionnante. L'Estéron tumulteux au cœur de la roche, un gigantesque canyon qu'emprunte une route sinueuse creusée dans la muraille n'offrant que des virages sans visibilité. Nous pressons le pas. En cette moyenne montagne, lorsque nous cherchons où établir le campement, on nous montre toutes ces grandes prairies sans clôtures. L'heure des transhumances a sonnée dans les Alpes de Haute-Provence, les brebis ont désertées le coin.


Gé, "la machine apicole".
C'est enfin dans la plus grande joie que nous arrivons le 16 juin chez nos amis Gé et Méli, installés à Saint-Pierre, perdus dans la montagne au dessus de Puget-Théniers. Nous allons pouvoir fêter dignement les vingt-six ans de Clio avec les copains. Après avoir voyagé ensemble en Afrique de l'Ouest et fait quelques saisons agricoles, nous ne nous sommes pas vus depuis cinq ans. Ils se sont convertis à l'apiculture. De leur travail méthodique et à l'écoute de la nature naît un miel des plus délicieux. Ils nous expliquent cet art en tenue de cosmonaute sur un fond de bourdonnement. Nous faisons connaissance avec la faune locale. Tout un réseau d'amis qui s'entraident, troquent des denrées alimentaires ou services, voulant court-circuiter les supermarchés et autres temples de la malbouffe. Ils élèvent leurs volailles et entretiennent leur potager quand ils ont le temps, car c'est l'effervescence en cette saison. Il faut déjà récolter certaines ruches et en tirer le miel de montagne, transhumer les abeilles sur le plateau de Valensole où elles produiront le si prisé miel de lavande. Nous aussi étudions notre chemin de transhumance, quel sera le meilleur passage vers l'Italie ? Nous glanons des informations ici et là, recherchons des cartes. Nous avons aussi dû changer à nouveau de tapis de selle. Avec les fortes chaleurs, les dos des chevaux deviennent plus sensibles et les couvertures militaires n'étaient pas assez amortissantes. Elles avaient le mérite de ne plus couper les poils des reins, mais de petites gonfles sont apparues, surtout sur Nanouk tellement bien en chair que les selles ne sont plus si adaptées à son dos qu'au début du voyage. Le sellier JMS que nous avions rencontré dans le Lot nous en a conçu sur mesure pendant que nous soignons ce désagrément. Michel, le beau-père de Méli qui est berger, prête ses prés verdoyants pour nos poneys qui prennent des forces durant trois semaines avant de passer les Alpes et la frontière italienne.

De gauche à droite et de haut en bas : Annie et René ; Guillaume ; Luna, Gabin, Carole, Olive ;

 Pascal, Willy, Renaud ; Emmie, Olivier, Karine ; Virgine ;
 Florence ; Eden ; Manuela, Matéo, Nathalie ; Sunshine, Alban, Pierre





lundi 21 avril 2014

Une bonne étoile contre La Faucheuse.



Sentier des Causses du Quercy.

La bonne humeur est dans nos bagages, le soleil au dessus de nos têtes. A peine partis, Nanouk se roule à la pause avec la selle de Clio sur le dos, ce qui lui vaut un étrier cassé. Elle le prend plutôt à la légère, et nous nous mettons en quête d'une sellerie. Coup de chance, le lendemain nous passerons chez un artisan à Labastide-du-Vert. C'est avec grande surprise que nous atterrissons chez le fameux fabricant de selles de randonnée Jean-Marie Soliveres, alias JMS. L'accueil est très chaleureux et naturel. Cet homme de cheval ne peut s'empêcher de jeter un coup d'oeil averti à notre matériel. Nous échangeons idées, doutes, expériences... il nous rassure plus ou moins à propos des poils qui s'usent parfois sous les tapis ou les colliers de chasse. Lui même part en voyage trois mois d'affilés tous les ans, et même avec son propre matos taillé sur mesure pour ses deux chevaux, il rencontre ce problème. C'est la différence entre utilisation ponctuelle et quotidienne, qui plus est, sur du long terme. A surveiller constamment, la nature n'avait pas prévu de faire porter tout ce barda aux chevaux. Nous avons l'honneur de visiter son atelier tout en bavardant. Les anecdotes de voyageurs du même acabit sont toujours passionnantes, aussi les chevaux attachés devant la boutique commencent à trouver le temps long. Nous repartons, pleins des adresses confiées par Jean-Marie. Des indications aussi, où camper ce soir à Luzech et où boire un coup,
façon western, chevaux attachées sur la place le temps d'avaler un demi et de bavarder rapidement en terrasse. Discrétion assurée ! Mais un petit plaisir que nous ne nous étions pas encore permis.

Nous arpentons maintenant les Causses du Quercy. Les collines sont sèches, caillouteuses, sillonnées de chemins blancs de "castine". Une mousse vert pâle prolifère sur les petits chênes déplumés, la végétation est rase. Les rapaces lancent des cris stridents, tourbillonnant dans les airs. Un voile nuageux donne au cadre une ambiance fantomatique. Le seul bétail à paître dans le coin sont les moutons.
Labastide-du-Vert.
Le soleil revient et promet de chauffer en cette journée du lundi 17 mars. Nous avalons une maigre polenta vers huit heures et nous mettons en route de Pasturat sur les coups de dix heures. Tout parait annoncer une belle journée, et pourtant... Nous longeons le Lot par le chemin de halage pour vite remonter sur les Causses par un petit chemin de pierrailles abrupte. Il est onze heures. Sur les hauteurs, un âne en liberté déboule d'une propriété et vient se planter nez à nez avec Vasco que je monte. Clio marche quelques mètres derrière avec ses chevaux en main. J'ai à peine le temps de dire ouf que l'âne se met à braire d'une façon tellement sonore et surprenante, oreilles en arrière tout en se cabrant. En une fraction de secondes, Vasco et Nakai font volte-face et démarrent au grand galop la longe de bât tendue entre les deux, tel un piège de décapitation, fonçant droit sur Clio et ses poneys. Il n'y a pas de place sur le chemin, à droite un muret, à gauche une clôture à moutons et une haie. Vasco n'a plus de freins, je tente de lui faire tourner la tête mais il va trop vite et nous valdinguons dans la clôture, les buissons amortissent la chute. Il tente de se relever, me retombe sur la jambe et parvient à se relever pour suivre les autres. Mais nous sommes passés de l'autre côté du grillage, nous arrivons à le rattraper à temps. Clio me lance alors : "Ils sont partis pleine balle, et avec l'âne au cul qui les pourchasse !!" Je n'en crois pas mes oreilles. Je rafistole deux trois trucs sur Vasco et l'élance sur les traces des autres. Clio est déjà à mi-chemin, toute essoufflée. Suivant son flair, Vasco m’emmène jusqu'au relais téléphonique en haut de la colline, puis tente de me faire passer par un épais taillis de buis, infranchissable pour ainsi dire. Je lui fais prendre la piste plus à droite mais celui-ci insiste pour faire demi-tour. A ce moment précis l'âne ressort des fourrés, seul. A la vue de Vasco, il se remet à braire et se lance à l'attaque. J'ai juste le temps de passer Vasco à Clio qui venait tout juste de nous rejoindre, et d'attraper la demi-portion furibonde. Heureusement il a un licol. Il tente de me mordre, de se cabrer, brait à n'en plus finir, terrorisant mon cheval que Clio peine à tenir. Elle me lance une corde et je finis par attacher la teigne.
Une fois les deux zouaves maitrisés, nous nous lançons à la recherche de nos trois fuyards. Nous nous égarons quelque peu, appelons, courrons... rien. Les chiennes ne comprennent pas ce qu'il se passe et finissent par me suivre. Je récupère mon téléphone dans mes fontes, Clio est partie de son côté et elle a le sien. Une chance, pour une fois nous avons de la batterie et du crédit. Au bout d'un certain temps, nous décidons d'appeler la gendarmerie. Si c'est bien un numéro que je n'ai jamais fait celui-là. Je ne le connais pas alors je fais le 112. Les pompiers me passent la gendarmerie, mon interlocuteur me demande "Et qu'est ce que vous voulez qu'on y fasse ?" "Ben je sais pas moi, vous prenez mon numéro, et si une patrouille voit gambader trois chevaux sans cavaliers sur une nationale ou qu'on vous le fait savoir, ben vous essayez de gérer la situation et vous m'appelez par exemple..." Toujours la même histoire avec eux, ce n'est pas pour rien qu'on ne les appelle jamais.
Les Causses sont immenses et rien ne ressemble plus à un petit chêne qu'un autre petit chêne. Le temps parait long, trop long. Ils peuvent être loin à présent, les bagages sur le dos, Nanouk doit avoir les rênes qui pendent entre les pattes. Je retourne finalement à l'endroit que m'indiquait Vasco. Impossible, après quelques épais buissons entremêlés, une roche de deux mètres à pic donne sur une pente raide de caillasses et d'arbres très serrés. Ils ne sont tout de même pas passés par là ? Je m'arrête, observe, écoute. Le stress monte. Soudain je crois entendre un bruit de feuillages en contrebas. Oui c'est ça ! Je saute et dévale dans cette direction, m'extirpant à travers les buis. C'est bien eux ! Mais quelle n'est pas la vision d'horreur lorsque je vois Nakai couché là, trempé de sueur, la tête par terre, enchevêtré dans les arbres cassés, le bât et les mallettes fixés sur le dos. Mon cœur se serre. Il parait mort ou les membres brisés. Nanouk est debout contre lui, arrêté dans cette folle glissade par son camarade tombé au sol. Non, le voici qui bouge ! Je fonce et détache tout le barda, le jette plus loin en tentant de le rassurer. Il finit par se lever, difficilement, positionne ses pattes bizarrement. Les pierres roulent sous les sabots, dévalant méchamment la pente. Plus qu'anxieux, j'effectue un rapide contrôle. Multiples contusions et saignements pour Nakai. Je déselle Nanouk, il parait indemne.
Nakai est tétanisé, de peur et d'épuisement. Depuis combien de temps lutte-t-il de la sorte ? Je lève la tête, le passage par lequel ils ont dévalé et arraché des arbres est trop raide pour y remonter. Je dégage les branches autour de Nakai et tente de le faire mouvoir. Rien à faire, il ne veut pas. Je lui parle, le caresse, le calme. Il est essoufflé. Nanouk a l'air bien, plutôt tranquille.Je les laisse tout les deux le temps qu'ils récupèrent, mais sans les attacher au cas où ils glisseraient à nouveau. Pendant ce temps, je pars à la recherche d'Oro et d'un  passage envisageable, machette à la ceinture. Beaucoup d'arbres sont morts et se rompent tout seuls, rendant plus aisé le débroussaillage. Les pierres offrent un sol instable. J'appelle Oro... rien. C'est étrange, ils ne se seraient pas séparés. Je continue de descendre en me disant que ce serait plus facile que de les faire remonter vu l'état de fatigue. Une sorte de goulet dégarni d'arbres parait comporter des traces. Le terrain est de plus en plus instable, abrupte et glissant. Les roches dégringolent et s'entrechoquent. Je m'accroche aux arbres sur les bords du couloir. J'arrive au bout, prudemment. Une énorme boule me tord le ventre, un désespoir immense m'envahit. Impossible ! Le vide assassin  d'une falaise de plus d'une centaine de mètres s'élance sous mes yeux. La roche grise et lisse menace. Je scrute en bas, allongé au bord du précipice. Je crois voir une tache beige. Je dois sûrement me faire des films, mais je n'en mène pas large. En tout cas s'il ne s'est pas arrêté à hauteur des autres...
Je remonte en m'agrippant aux arbustes, redoublant de vigilance. Près des chevaux, j'appelle Clio pour lui conter les faits. Elle s'est perdue et se retrouve justement au bord du Lot, non loin des falaises. Elle n'a qu'une trouille, celle de retrouver Oro au pied de l'une d'elle. J'appelle les pompiers, cette fois pour leur demander assistance dans les recherches, et éventuellement pour les sortir de là. M'évertuant à leur donner le maximum d'informations sur notre position plutôt floue, ils envoient une patrouille. Clio n'a de cesse d'être en contact avec eux.

La vallée du Lot et ses falaises.
Nakai semble avoir récupéré. De toute façon pas le choix, il faut sortir de là. Vu le relief, j'opte pour remonter doucement en biais vers la droite. J'abandonne les affaires et tente de faire avancer Nakai. Refus total. Moi-même j'hésite sur le bon chemin à emprunter tellement le terrain est mouvant et les branches serrées, parfois infranchissables. Finalement je fait passer son compagnon devant sur cinq mètres, puis argumente tant bien que mal auprès de Nakai. Ça y est, il prend confiance ! Allez les gars, encore cinq mètres. Et ainsi de suite. Nous nous retrouvons bientôt bloqués par la même zone de barres rocheuses qu'ils on dévalés. A cet endroit, le sol est plus terreux et plus plat. J'attache les deux compères, fait coucher les chiennes à côté et rappelle les pompiers en demandant de l'aide pour les sortir de là, des cordes, une grue, voire un hélicoptère ! Ils me répondent de me rendre sur la route pour accueillir la patrouille qui va aviser. Une fois sur place, je les conduit jusqu'aux chevaux, mais les buis m'ont encore trahis et je ne retrouve pas mon chemin. Rustine et Kali ont le bon sens de me rejoindre et de m'indiquer la bonne direction. Les trois pompiers, impuissants, demandent le renfort du GRIMP, ou Groupement de Recherche et d'Intervention en Milieu périlleux.
Maintenant que les deux chevaux sont en sécurité et que l'aide arrive, je repars dans les broussailles avec un pompier à la recherche d'Oro. On s'égare à nouveau lorsque j'aperçois une mallette tombée au sol. Il est donc passé par ici avec les autres. J'appelle, à la fois plein d'espoir et d'appréhension. Et là, enfin, il hennit comme une mobylette qui toussote de contentement. Je ne me réjouis pas trop vite, dans quel état vais-je le retrouver ? Cela fait plus de trois heures qu'il est coincé là. Je l'appelle à nouveau, plus rien. Mais enfin Rustine et Kali servent à quelque chose et me mènent à lui. Elle auraient pu faire ça plus tôt ! Le voici, debout. Le genou ensanglanté, mais debout ! Coincé entre les arbres, bancal avec une seule mallette sur le dos, il a du également se statufier de peur. J'appelle immédiatement Clio, quel soulagement ! De son côté, exténuée, elle tente de retrouver son chemin. Une dame lui a prêté son vélo afin qu'elle aille plus vite. Elle crève de soif sous le soleil ardent, et faute de mieux a bu dans le Lot ainsi que dans une flaque boueuse. Nous sommes à jeun et en hypoglycémie. Reste encore à ramener Oro avec ses copains. Je le débâte, le pompier fait l'éclaireur quelques mètres devant, choisissant et débroussaillant le chemin adéquat. Nous rassemblons les affaires éparpillées lorsque la brigade arrive à bord d'un camion 4x4, tous équipés de harnais, mousquetons et cordes. Ils parlent tout d'abord de hisser les chevaux par la barre rocheuse. Certains partent étudier un peu mieux le terrain. Ils décident finalement de défricher un chemin en lacets à la tronçonneuse. Clio qui a enfin retrouvé son chemin les aide à coups de machette et en enlevant toutes les caillasses possibles, rendant les éboulis praticables. Il ne reste que deux passages difficiles : un chemin de biquette à flanc de rocher et une marche d'un mètre sur une pente raide comme la justice.
Brigade de pompiers à notre rescousse.
Joël, le propriétaire de l'âne a été prévenu et est arrivé pour donner un coup de main, l'air plutôt embêté. Nous finissons par sortir tout le monde de là malgré un petit loupé de Nakai sur la marche qui a bien failli redévaler la pente, arrêté le cul dans les arbres, un pompier et moi le tirant par la longe. Les chevaux, capables de remonter tout ça n'ont pas l'air d'avoir de graves séquelles. Une vétérinaire est en route pour les ausculter. Nous remercions grandement les pompiers de Cahors et de Cabrerets. Lorsque nous demandons combien cela va nous coûter, le capitaine nous répond que les interventions des pompiers sont un service public gratuit, et il espère bien que cela le restera. C'est bien, il n'y a pas que les riches qui ont le droit d'être sauvés. Il est seize heure lorsque toute cette histoire se termine.

Audrey, la vétérinaire, ne pense déceler aucune fracture. Nakai a cependant les tendons des deux membres gauches gonflés et beaucoup d'éraflures. Vasco s'est ouvert les gencives dans la chute. Nanouk lui, s'en sort indemne. Par contre Oro a une vilaine plaie de cinq centimètres de diamètre sur le genou gauche. Profonde d'un bon centimètre, elle ressemble plus à une brulure. Il a du glisser le genou sur une roche. Un endroit terrible pour une bonne cicatrisation car zone de flexion, et l'on ne peut pas recoudre puisqu'il n'y a plus de peau. La vétérinaire prescrit au bas mot un mois de convalescence. Quelle poisse, tout ça à cause d'un âne, demi-portion en plus ! Mais nous avons de la chance dans notre malheur, tout cela aurait pu être beaucoup plus grave et nous aurions pu perdre un de nos frères à quatre pattes. Lorsque nous retournerons plus tard sur les lieux de l'accident récupérer des affaires, nous avons aperçu un peu en dessous des endroits où nous avons retrouvé les chevaux bloqués, deux énormes grottes à ciel ouvert, deux fosses en guise de piège naturel. Il était vraiment temps que la glissade s'arrête. Pour ma part, une étrange douleur se fait sentir dans le mollet en refroidissant une fois l'action terminée, jusqu'à ne presque plus pouvoir arquer. Le verdict ne mettra pas beaucoup de temps à tomber : déchirure musculaire, soit un mois au même régime que les chevaux.
Convalescence d'Oro.
Pendant ce temps, Joël a ramené à boire et à manger, pour nous ainsi que pour les chevaux. Il a récupéré son âne, Filou le bien nommé. En se débattant, il avait cassé son licol qui ne tenait plus qu'à une lanière. Il n'aurait plus manqué qu'il se jette sur Vasco attaché non loin pour finir son œuvre machiavélique. Filou n'est pas castré du haut de ses deux ans et demi, d'où son humeur massacrante. L'année dernière, il avait déjà agressé deux jeunes filles qui randonnaient avec leur ânesse sur ce sentier GR. Il a donc rendez-vous en fin de semaine avec Audrey pour lui ôter son audace hormonale. Une pierre deux coups avec la contre-visite pour notre équipe. Joël n'a ni les moyens, ni d'assurance pour nous dédommager les quatre cent euros de frais vétérinaires. Mais il aurait été de toute façon impossible de dédommager la perte d'un équipier. Aussi nous a-t-il proposé de s'installer chez lui le temps de la guérison générale. L'entraide, pour un voyageur sans nul endroit où aller, vaut plus que n'importe quel dédommagement financier. Un pré et du foin pour les poneys, un mobile-home pour nous. On s’aperçoit vite que malgré cette mésaventure, c'est une sacré rencontre que nous faisons là, car c'est un personnage que ce Joël ! Barbu poivre sel, tout juste la cinquantaine, bonnet de laine ou autre couvre chef sur sa tête souriante et rondouillarde, les yeux rieurs il arbore son "brise-nouilles" où il manque quelques dents à chaque éclat de rire qui ponctue son franc-parler et ses expressions décoiffantes. Il quitte rarement sa salopette bleu de travail qui cache son ventre gourmand, et la classe du chineur, c'est quand il déambule en ville ou en soirée les charentaises aux pieds. Habitant isolé sur sa montagne, il vit de récup', de système D, de son poulailler et de son potager. Il est toujours là pour son entourage qui le lui rend bien en lui témoignant une grande amitié. Un bourlingueur avec qui nous avons aussitôt des atomes crochus. Bon vivant qui plus est, grâce à qui nous allons repartir avec une légère surcharge pondérale. Notre principale occupation lors de cette convalescence est d'expérimenter de nouvelles recettes tous ensemble. Comme il aime à le dire après le repas avec son humour décapant habituel, "Et bien, le ventre ne va pas encore nous faire de plis !" La petite figue en digestif est de rigueur, et il peut nous faire confiance pour que ce soit "encore une que les boches n'auront pas !" Filou lui, enfermé dans un boxe construit à la hâte, n'a qu'à manger des carottes pour digérer son ablation, il parait que ça rend aimable et fait oublier la testostérone.

Joël, Filou et ses roustons.


Capter les rayons du soleil en famille.
Cela fait un mois à présent que nous sommes immobilisés à Pétral, non loin de Saint-Géry. La plaie d'Oro est presque entièrement cicatrisée, reste une petite croûte. Le temps et les soins on fait leur œuvre
. Clio et Nanouk en ont profité pour apprendre des numéros de cirque, ce dernier est d'ailleurs très coopérant. Nous avons pris notre mal en patience et espérons reprendre la route d'ici quelques jours. Le printemps fait resplendir la nature autour de nous. Les fleurs, les bourgeons, maintenant les feuilles. Les Causses s'illuminent d'un vert éclatant sous un soleil qui chauffe déjà le mercure jusqu'à vingt-huit degrés l'après-midi. Au crépuscule, les grillons se mettent à chanter et les chevreuils poussent leurs cris rauques, sortant des bois pour goûter à l'herbe reluisante des combes. Cette dynamique nous appelle. La sellerie est réparée, les chevaux ferrés à neuf. Il ne nous manque plus que la certitude d'un rétablissement complet de notre fjord.



Clio et Nanouk font leur cirque.

mercredi 12 mars 2014

Photo de famille.


Un rendez-vous avec les amis, c'est une cure de vitamines pour repartir encore plus vaillants, des sourires plein la tête et du courage plein les poches. Le printemps et son soleil tant attendu débarquent dans le Lot-et-Garonne. Nous espérons bien faire la route en sa compagnie vers les Alpes-maritimes, frémissons d'excitation de reprendre la route et l'aventure. Oro et Rustine sont tous les deux remis sur pattes. Les chevaux grossissent rien qu'en regardant l'herbe pousser. Hasta nuevo pasto, siempre !

vendredi 7 mars 2014

Hibernation et renouveau.

Voyage au cœur de la citadelle de Biron.
Chacun se vantait prédire un hiver froid et sec, le plus rude depuis cent ans. C'est finalement sous les eaux que fut plongé l'hexagone tout entier. Nous avons été bien inspirés de faire une pause hivernale de deux mois. Par l'intermédiaire de sa très bonne amie Mathilde, Marie a eu la gentillesse de nous sous-louer sa maison tandis qu'elle profitait du soleil néo-zélandais. Destination plutôt réfléchie lorsque l'on voit les trombes d'eau s'abattre sur le charmant hameau de Chazarie. Une vie de sédentaire, coupée de tout avec pour seul moyen de locomotion nos canassons., dans une maison heureusement rustique, bien de "campo". Elle aurait pu être ennuyeuse s'il n'y avait pas eu les copains à passer et d'agréables rencontres plus ou moins atypiques. Les enfants de Peter et Ilde sont l'âme du village. Ils viennent frapper aux portes pour tisser leur toile de vie entre les voisins. Et leur mère de les chercher : "Jane, Joran, Sander, qu'est-ce que vous faites là ? On va manger, dépêchez-vous !" Ces derniers trépignent pour rester encore un peu avec les poneys.
Home, sweet hot home.
Nos gros auraient été aux petits soins grâce au foin procuré par Édouard et un pré loué par Christophe. Malheureusement, le terrain argileux est vite devenu un bourbier, provoquant l'apparition d'une gale de boue sur les membres. Ce petit problème disparaitra en même temps que la reprise de notre nomadisme, nature première des chevaux qui ne seraient pas restés d'eux mêmes dans ces conditions.
Nous profitons de faire quelques soirées avec nos anciens et nouveaux amis périgourdins, des rares éclaircies pour faire des balades à cheval plus rythmées que l'ordinaire du voyage. En allant faire quelques courses au bar-épicerie de Segonzac, nous tombons sur un sacré numéro : Chris le breton. Descendu du Finistère avec ses chiens attelés à un traineau à roulettes de sa confection pour finalement atterrir et s'installer dans la région. On ne peut que trinquer à l'aventure. Par son biais, une drôle de nénette vient toquer chez nous. Marieke, qui a vécu son enfance en roulotte avec ses parents, est venue faire plus ample connaissance. Sellière de formation, pareuse à ses heures, c'est avec cette passionnée de chevaux que nous passons beaucoup de temps à échanger sur le sujet.
Mais vient le temps où l'appel de la route devient trop fort et nous décidons de remettre notre tribu en marche vers le sud. Les au-revoir avec Marilyn, Yo et Manolo ne sont pas définitifs, nous les reverrons dans deux semaines à Fumel chez Fafa et Céline. Nouveau départ donc ce samedi 22 février. Les grues cendrées ont entamées leur migration printanière, faisant résonner leurs cris de trompettes au dessus de nos têtes, formation en V. Cela nous laisse présager une hausse des températures. "Et oui, il n'y a plus de saisons ma bonne dame !" Restons optimistes malgré ce petit crachin qui va bien finir par nous humidifier jusqu'au slip. Nous faisons également confiance à nos nouveaux duvets pour des  nuits plus douces... la plume il n'y a que ça de vrai !


Nos voisins chazariens.
Première étape chez Pascal Aviles à Grignols. Ce menuisier féru d'équitation d'extérieur et d'attelage, président de l'association des cavaliers randonneurs du Périgord, s'est mis en tête de fabriquer trois roulottes. Tout  est calculé pour allier résistance et légèreté, soit un poids maximum de sept-cent kilos, sachant qu'en théorie un cheval peut tirer jusqu'à une fois et demi son poids. Il espère proposer des randonnées à la semaine en roulotte, et qui sait, peut-être un jour réaliser son rêve de voyage au long cours.
Le deuxième soir, nous nous perdons dans la cambrousse. Les chevaux savent maintenant pâturer à la longue corde, et après leur champs hivernal boueux, ils savourent l'herbe verdoyante et les sols porteurs, se roulent avec satisfaction pour marquer la débauche. Marieke ne nous abandonne pas pour autant et vient partager avec ses parents Saskia et Rob un délicieux repas au coin du feu. Âmes de voyageurs humanistes avec qui il est bon de passer du temps. Avis qui n'a pas l'air partagé par Nakai et Vasco. Deux chevaux attachés et deux autres en liberté tracés au son des clochettes n'est pas incompatible avec une petite escapade. Nous apprenons à nos dépends que lorsqu'on entend plus les cloches retentir, il est trop tard. Nous leur courrons après en guise de promenade digestive.

A Pressignac-Vicq, nous découvrons une petite communauté qui s'attèle au cirque et spectacle équestre : les Magic Rock Circus. Mais eux aussi ont eu du flair et ont fui le temps maussade. La plupart sont en voyage au soleil. L'activité ne reprendra qu'au printemps. Momo, resté seul gardien des lieux, nous fait la visite. Conquis par le principe de ce lieu de vie, nous espérons bien revenir leur rendre visite à notre retour.


Repos fraternel.
Rustine boite depuis trois jours. C'est une conséquence d'une petite fracture de jeunesse qui se manifeste de temps en temps. Pourtant cette fois-ci au lieu de passer dans la journée, son état général se dégrade. On ne l'avait encore jamais vu être derrière et avancer de mauvaise grâce. Le soir venu, elle tremble de tout son corps, refuse ses croquettes, sa peau est trop blanche. Autre inquiétude, Oro qui boitillait également de se que l'on pensait être la gêne d'une crevasse de gale de boue, traîne de plus en plus la patte. En sondant le sabot et en déferrant, nous découvrons un abcès dû à un clous de ferrage planté à gras. Je creuse la sole, vide l'abcès et le désinfecte. Première et je l'espère dernière fois, il me faudra à l'avenir redoubler de vigilance au ferrage. Nous nous voyons obligés le lendemain de pousser encore cinq kilomètres pour parvenir chez un vétérinaire, acheter un antiseptique pour Oro et faire des analyses pour Rustine. Elle se révèle anémiée au frottis sanguin. Malgré le collier anti-tiques, elle a contracté la piroplasmose. L'absence de froid n'a pas endormi les parasites et les tiques pullulent. Moral d'acier et courageuse, elle trottinait et gardait le campement sans ses globules rouges. Les symptômes ont été pris à temps, et après une injection, Fafa est venu la chercher afin qu'elle se retape au coin du poêle à bois le temps de notre arrivée. A Beaumont-du-Périgord, c'est repos obligatoire pour Oro, à l’abri du lavoir municipal, nous soignons l'abcès entre deux averses.
Château de Montclard, à vendre...
Le soleil nous accompagne enfin pour partir à la découverte de la campagne du sud Périgord. Nous déambulons la tête légère à travers la vieille et magnifique cité de Monpazier, les seize sabots battant le pavé et résonnant contre les murailles sous les yeux interloqués des badauds. Nous prenons le temps de discuter, et lorsque nous décidons de repartir, c'est une autre pause café qui nous attend à la sortie du village. Nadine et Alain, adeptes de la randonnée à cheval ont grand plaisir à discuter sur ce thème. Les chevaux apprécient ce genre de pauses répétées et en profitent pour se remplir la panse. Les jours rallongent ce qui permet de les faire brouter davantage sur les bas-côtés et clairières. Les petits chemins de forêt pierreux quoique encore boueux prennent une autre dimension même si les arbres restent franchement déplumés. Le soleil fait rayonner la nature et les esprits. Les oiseaux chantent, quelques bourgeons apparaissent, jonquilles, violettes et prunus en fleurs égayent déjà la région par leurs couleurs.
La citadelle de Biron dresse son imposant château, un village resté authentique, presque un retour dans le temps à cheval une fois passé la porte fortifiée. De quoi mettre les architectes de l'époque sur un piédestal et bannir les horreurs contemporaines du construire vite et pas cher qui tomberons rapidement en désuétude, tout comme celles des années cinquante pourtant innovantes à l'époque. A se demander s'il nous reste le savoir-faire pour bâtir des ouvrages qui seraient capables de traverser les siècles  avec autant d'audace ? La pierre garde le secret des âges, comme à Lacapelle-Biron ou encore à Bonaguil.
Un peu avant Lacapelle, autre arrêt forcé, celui anticipé de fin de journée. Ju, Isa et leur petite Line nous attendaient de pied ferme, une pancarte plantée sur le GR qui jouxte leur maison. Ce sont des amis de Fafa et Céline qui ont baroudé en solex jusqu'en Espagne, ou encore avec un âne bâté au Maroc, expériences autant originales qu'enrichissantes. Passionnés par les chevaux, l'élevage et le maraichage dits "alternatifs", c'est à dire tout simplement écologiques ou naturels. Ils souhaitent aujourd'hui créer une ferme où ils vivraient de leur production ainsi qu'en totale autarcie alimentaire. Se suffire à soi-même dans un monde où les besoins superflus sont rois. Combien d'animaux sont-ils élevés, tués, mis en barquettes pour finir broyés dans les poubelles des supermarchés, arrosés d'eau de javel ? Préférer jeter que donner, tout en faisant fi de toute cette énergie dépensée. Tout simplement écœurant.


Silien, la jeune pousse.
Dernière étape sous la pluie et même sous la grêle. Kali ne sait plus où se mettre et jalouse cette collabo de Rustine qui se prélasse au chaud à Fumel. Sa tête de chien penaud martelée par les giboulées a au moins le mérite de nous faire rire et de nous faire oublier les conditions climatiques. Nous retrouvons rapidement le réconfort chez Fafa et Céline, accueillis par les sourires du petit Silien. Un bon apéro, une bonne entrecôte et un bon lit marquent l'ouverture d'une semaine de repos et de festivités avec les copains. Les poneys eux, ne cessent de jouer, de se mordiller, de se cabrer, galopent comme des fous, profitent des rayons de soleil pour faire la sieste. Ils sont devenus très complices. Cette belle cohésion de groupe offre de jolis spectacles et montre que le moral des troupes est au plus haut.



Sieste rock steady.